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Full text of "Le Vivarais"

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LOUIS 
PIZE 



LE 



VIVARAIS 






J. DE GIGORD, PARIS 




LE VIVARAIS 



DU MÊME AUTEUR : 



POÉSIE 

Petits Poèmes des Jardins et de la Montagne. L'Amitié de France. 
(Epuisé.) 

La Couronne de Myrte. Les Essaims Nouveaux et chez Emile-Paul. 
(Epuisé.) 

Le Cantique de Notre-Dame d'Ay. Le Pigeonnier. (Epuisé.) 

Les Pins et les Cyprès. Garnier. 

Les Muses Champêtres. Garnier. (Couronné par l'Académie fran- 
çaise.) 

Chansons du Pigeonnier, suivies d'autres poèmes vivarois. Le 
Pigeonnier. 

Golfes du Soir. Editions des Iles de Lérins. 

Le Mystère de saint François Régis ou La Nuit du Serre-en-Don. 
Un acte, en vers. Le Pigeonnier. 

Les Feux de Septembre. Garnier. (Couronné par la Maison de 
Poésie.) 

Sous l'Yeuse et le Pin. Les Terrasses de Lourmarin. 



PROSE 

La Perpétuelle Mission de saint François Régis. A l'Art Catholique. 

Le Rhône de Lyon à Pont-Saint-Esprit. Edition de luxe, avec eaux- 
fortes de Maurice Robert. Arthaud, Grenoble. 

Le Rhône de Pont-Saint-Esprit à la Mer. Edition de luxe, avec 
eaux-fortes de Maurice Robert. Arthaud, Grenoble. 

Haut-Vivarais. Album de luxe avec bois de Jean Chièze. Le Pi- 
geonnier. 

Promenades en Cévennes. Collection t Tourisme et Voyages », 
Le Mémorial, Saint-Etienne. 



LOUIS PIZE 



LE 
VIVARAIS 




J. de GIGORD, ÉDITEUR 
15, Rue Cassette, PARIS VI 



Nous adressons nos remerciements à M d'ARNEVILLE, à 
MM. Georges CHAMONTIN, Edouard de JERPHANION, Jehan 
PAILLOZ, Roger de PAMPELONNE, César FILHOL, VERDIER, ainsi 
qu'à MM. BLANC et DEMILLY, JACQUIN, BOUILLANNE, photo- 
graphes-éditeurs, au Syndicat d'Initiative de Vais, et à l'Office 
National du Tourisme pour la documentation photographique 
qu'ils ont bien voulu mettre à notre disposition. 



Couverture : Ruines du Château de Crussol 

(Cl. Jacquin) 




JAN 2 9 i960 



Propriété de J. de Gigord. 

Droits de reproduction, traduction et adaptation réservés pour 
tous pays. 




Joyeuse au début du XIX e siècle 
d'après une lithographie de l'époque 



AVANT-PROPOS 



Ce triangle aux lignes sinueuses, dont le Rhône 
forme la base et dont le sommet touche à Pradelles qui 
lui appartint jadis, c'est le Vivarais, sur la carte. En 
relief, nous n'osons parler d'une pyramide terminée 
par le Mézenc. Trop de montagnes surgissent, de plus 
en plus hautes, du levant au couchant, qui dépassent 
souvent mille mètres. 

Le pays exige un effort dont il nous récompensera 
largement. On peut aller dix fois, vingt fois autour des 
crêtes, sans épuiser le mystère des étendues où le pla- 
teau monotone cache la forêt dans ses replis, s'effondre 

1 



tout à coup sur l'à-pic. Quelle sera ce soir la couleur 
du crépuscule, entre les volcans du Velay ? Quel 
accent aura le vent dans les sycomores qui battent les 
fenêtres ? Croit-on que les ruisseaux qui descendent 
du Mézenc, larges, chantant à pleins flots dans l'herbe, 
malgré la sécheresse, diront cette nuit les mêmes 
choses que ce matin, que la nuit dernière ? Ici, tout 
change et rajeunit sans cesse. Il nous appartient de sai- 
sir. Ce village qui nous avait d'abord semblé sinistre, 
un soir de fatigue et de pluie où d'énormes porcs nous 
heurtaient dans la fange, nous ne le reconnaîtrons pas, 
le matin où ses fontaines jaillissent au soleil. Il se trans- 
forme, et nous avec lui. 

On aurait tort de croire que le Vivarais et ses habi- 
tants se laissent entrevoir à travers les glaces d'une 
conduite intérieure. Pas de vitesse ! Prenez, de préfé- 
rence, une bicyclette ou la canne et le sac au dos du 
piéton. Marchez le jour, et quelquefois la nuit, sans 
négliger les heures incertaines du crépuscule et de 
l'aurore. 

Il n'y a peut-être pas beaucoup de provinces qui 
nous réservent autant de surprises. Non, certes, que les 
Cévennes puissent être comparées aux Alpes ,• on n'y 
trouvera point de glaciers, point de neiges éternelles, 
et les escarpements y sont moins gigantesques. Mais 
cette région, quand elle atteint mille ou douze cents 
mètres, devient une haute terrasse en plein ciel. La 
plupart des cimes environnantes restent à notre 
niveau. Nous échappons à cet écrasement, à cette 
obsession des pentes qui murent les vallées alpestres. 
Rien ne nous empêche plus de respirer et de voir la 
lumière. La bise galope sur les forêts, sur les prairies, 
sans obstacle. L'ombre des nuages glisse dans les 
champs de seigle. Nous aurons les orages et les brouil- 
lards des grandes altitudes, avec de brusques alter- 




Cl. Blanc-Demilly 

L'ombre des nuages glisse dans les champs de seigle ... 



nances de soleil et de froid. En quelques lieues, nous 
descendrons des landes cévenoles dans les vignobles 
des collines, dans les jardins du Rhône ; le chêne vert 
et l'olivier bordent la route qui traversait tout à l'heure 
les sapins ; des congères qui obstruent longtemps les 
cols, nous tombons dans la méridionale exubérance 
- couleurs, parfums et chants d'oiseaux — du prin- 
temps bas-vivarois. Mais partout, même sous les fleurs, 
règne la violence. Aux escaliers péniblement conso- 
lidés, plus riches en pierres qu'en humus, au granité 
rongé par les torrents, succèdent les parois déchique- 
tées du calcaire ou des basaltes. 



On comprend qu'une telle contrée ait retenu les 
géologues, mais aussi les amateurs d'âmes et de pay- 
sages. 




Cl. E. de J. 

.les parois déchiquetées du calcaire... 




Le Rhône à Andance 



Cl. Blanc-Demilly 



VIVARAIS FLUVIAL 



Du côté du soleil levant, le Rhône enlace le Viva- 
rais. A la vérité, cette course du fleuve et de la mon- 
tagne a commencé presque au sortir de Lyon ,• à Givors, 
les collines se rapprochent ; après Vienne, les contre- 
forts du Pilât semblent barrer la vallée. Mais, vers 
Limony, le pays devient plus sauvage ; le Rhône l'as- 
saille. La lutte se prolongera sur plus de cent kilo- 
mètres, jusqu'à l'embouchure de l'Ardèche. 

La vigne mûrit sur les gradins qu'il fallut disputer 




Paysage fluvial 



Cl. Blanc-Demilly 



aux pierres et à la bise. Des cascades ont déchiré les 
parois. De maigres végétaux remplissent les failles, 
entre les pointes de roches où le vent sème l'églantier, 
le genêt. Parfois, quelque affluent débouche d'un laby- 
rinthe d'étroits ravins ; ou bien il ouvre un vaste et 
fertile estuaire, comme le Doux près de Tournon, ou 
l'Erieux près de La Voulte. Tandis qu'à nos pieds le 
Rhône frappe les assises du Vivarais, là-haut se joue 
un autre drame : le mur de pierre qui s'élève presque 
verticalement sur nous est battu par le ciel, tantôt 
arrondi, tantôt ébréché par le vent, usé'par le frotte- 
ment des nuages qui défilent en toute saison de Lyon 



vers la Camargue. Comme ils sont rabougris, les pins 
noirs disposés en franges sur les premières crêtes ! 

Déjà, dans la vallée du Rhône, le Vivarais se pré- 
sente sous son véritable aspect, qui est austère. Les 
eaux passent en grondant, et trop souvent, au prin- 
temps, à l'automne, débordent sur le rivage. Ce che- 
min dangereux fut, pendant bien des siècles, la seule 
communication avec la Méditerranée. On s'explique 
facilement que, pour le surveiller, pour garder les 
issues des ravins, de nombreux châteaux-forts l'aient 
jalonné. Déjà, au temps des Gaulois, les marchands 
étrangers remontaient par là vers le Nord. Le long de 




Le Rhône à Tournon 



Cl. Jacquin 

7 



la voie rhodanienne construite par Agrippa, subsistent 
plusieurs bornes milliaires. 

La population est plus gaie, plus exubérante à me- 
sure que l'on descend. Les hérédités latines et le mis- 
tral qui secoue les peupliers y sont pour quelque 
chose. Et puis, l'existence reste singulièrement riche 
et facile, dans ces terres fécondes que les montagnards 
appellent, non sans un peu d'envie, «le rivage». Ce 
mot n'évoque-t-il pas pour eux les vignes dont ils des- 
cendent chaque année chercher le vin, — et les fruits, 
les primeurs qui manquent à leurs hautes solitudes ? 
Plus d'un paysan a quitté les plateaux pour les fermes 
du Rhône ,• mainte bergère cévenole rêve d'épouser 
un opulent riverain. Sur toute la longueur de sa traver- 
sée vivaroise, le bord du fleuve est un vaste verger. 
Telle petite gare, sommeillant sous ses platanes touf- 
fus, Mauves par exemple, envoie chaque saison, vers 
le nord et les frontières, des trains chargés de petits 
pois ou de fruits précoces. Les vignobles suspendus 
aux premiers degrés de la montagne conservent dans 
leurs grappes l'ardeur subtile et nerveuse du terroir : 
crus de Saint- Joseph ou de Cornas, étincelant flot d'or 
du Saint-Péray. Certains plants s'enorgueillissent même 
de leur origine grecque. Plus bas, ce sont de vrais 
jardins de Provence, entourés de cyprès. Chris- 
tophle de Gamon chanta « Bourguet », c'est-à-dire 
Bourg-Saint-Andéol, « qui nourrit des troupeaux de 
figuiers ». Nous pourrions ajouter le melon, sucré de 
soleil, l'aubergine violette et même l'artichaut, sans 
oublier l'olive que, dans notre enfance, nous avons 
vu conserver, noire et charnue, à l'intérieur de jarres 
pleines d'huile, rebondies comme des amphores. 

C'est d'abord le rocher granitique, à l'ombre plus 
obscure. A Serrières, Saint-Sorlin, vieille chapelle des 



vignerons et des mariniers, garde, tout près de son 
clocher, un ossuaire que Jean- 
Marc Bernard contemplait peu 
avant 1914. De belles églises 
romanes semblent naviguer 
sur les feuillages : Champagne, 
où la légende voit un temple 
païen miraculeusement trans- 
porté du haut d'une colline ,• 
Vion, creusant sa crypte dans 
le roc. 

Tournon se souvient de la 
puissante famille qui posséda 
son château, et du Cardinal, 
fondateur de son Collège bien- 
tôt quatre fois centenaire. Au 
fronton de la belle façade 
renaissance est inscrite la 
devise du prélat : « Non quae 
super terram ». Saint François 
Régis fut étudiant en philoso- 
phie, quand la maison appar- 
tenait aux Jésuites. Douce et 
calme petite ville, sous le clo- 
cher carré de sa collégiale 
Saint- Julien, sous la Tour de la 
Vierge... Ici, au long des 
siècles, des poètes se rencon- 
trent. En août 1536, Pierre de 
Ronsard, âgé de onze ans, et 
nommé page du Dauphin fils 
de François I er , arrive dans le 
château juste pour assister à 

V~~~,~:~ J^ „«.— _,.;«„ T^ Cl. Blanc-Demilly 

1 agonie de son maître. Le _ 

B , , Tournon 

drame nous a été raconte par La collégiale Saint-Julien 





Bords du Rhône et tour de Soyons 



Cl. Jehan Pailloz 



Gabriel Faure, à qui les paysages d'Italie n'ont point 
fait oublier le Rhône natal. Honoré d'Urfé, élève du 
Collège de Tournon, y écrivit ses premiers vers, et 
peut-être son ombre revient-elle rêver sous les marron- 
niers, quand le parfum des nuits de juin se mélange 
au vent du fleuve. Bien des voyageurs illustres ont 
descendu le Rhône ; Chateaubriand, du bateau, a 
regardé le Vivarais. Plus tard, Stéphane Mallarmé, pro- 
fesseur d'anglais au Lycée, compose à Tournon quel- 
ques-uns de ses plus beaux poèmes, et correspond 
avec Aubanel et Mistral. 

Le Midi vient à nous avec l'âpre et sèche montagne 
calcaire qui commence aux environs de Châteaubourg, 
halte de saint Louis partant pour la Croisade. Les 
visions de légende se multiplient : ruines de Crussol 
incorporées au pâle rocher en forme de casque ; tour 

10 



de Soyons qui reste penchée depuis qu'elle abrita la 
captivité d'Iseult du Béage, accusée à tort d'être 
lépreuse ; Charmes avec son donjon croulant, son cam- 
panile et ses cyprès ; le manoir des Lévis-Ventadour, 
à La Voulte, puis, au-dessus des fours à chaux et d'un 
monceau de ruines, la tour carrée de Cruas, vestige de 
l'abbaye fondée en 804, et dont les moines soutinrent 
un siège héroïque contre les calvinistes. Dans le même 
village, l'admirable église romane a résisté aux injures 
du temps et des hommes, aux éboulements qui mena- 
cèrent de l'engloutir. 

A Cruas, nous avons traversé le pays aveuglant, 
le royaume de la chaux que nous retrouvons à Lafarge, 
près de Viviers. Mais quelle antithèse ! Le noir volcan 
de Chenavari, à 500 mètres d'altitude, apparaît entre 




Viviers 



Cl. Jacquin 



11 



les échancrures des montagnes ; les dykes surgissent 
près du rivage : Rochemaure, dont les tours ruinées 
couronnent deux pointes de basalte tandis que l'en- 
ceinte choit, pierre à pierre, dans la terre rouge qui 
nourrit les premiers oliviers. 

Château-fort du Teil, église et baptistère de Mêlas... 
Nous avons hâte d'arriver à notre capitale historique 
et religieuse, Viviers, où fut transféré l'évêché d'Alba 
Helviorum après la destruction de cette ville par les 
barbares. Viviers même eut à subir de nombreux 
ravages, depuis les Wisigoths jusqu'aux guerres de 
religion, et dans la liste de ses premiers évêques 
figurent des martyrs. Héritière de l'antique Alba 
romaine et chrétienne, Viviers demeure à jamais le 
cœur du diocèse où la montagne et la plaine sont 
réunies dans une pareille ferveur. L'abside, d'un svelte 
gothique flamboyant, veille près du Rhône, à côté de 
la tour octogonale du X e siècle munie encore de sa 
« bramardière ». 

Quand nous pénétrons, de jour ou de nuit, entre les 
feuillages du parc épiscopal et la chapelle à façade 
de temple grec, nous respirons le parfum toujours 
vivant des fleurs qu'aimait la poétesse vivaroise et 
ronsardisante Marie de Romieu. Que de mystère et 
de souvenirs autour des hôtels du XVIII e siècle, de la 
maison de Montargues où Richelieu, déjà malade, fut 
porté en litière, des orgueilleuses sculptures du logis 
Renaissance que s'était fait construire le condottiere 
calviniste Noël Albert ! Le silence devient plus profond 
à mesure que nous avançons dans les ruelles voûtées 
qui grimpent vers la placette couverte d'un énorme 
« sully », parmi les maisons des religieuses ou des cha- 
noines. Là-haut, une esplanade ouatée de gazon, dans 
l'ombre de la cathédrale, est suspendue entre la petite 

12 



ville, grise sous les rochers calcaires, et la plaine dau- 
phinoise qui s'étend des Alpes à la tranchée toute 
proche du passage de Donzère, porte de Provence. 

Derrière les falaises, nous devinons une autre 
plaine, bordée par la noire et longue colline du Laoul. 
Il n'est rien de majestueux, sur le Rhône vivarois, 
comme l'arrivée au Bourg-Saint-Andéol. Les nobles 
architectures sont étagées entre les eaux et la mon- 
tagne, autour de l'église romane où l'on voit encore 
le sarcophage païen qui dissimula le corps du martyr 
Andéol. Le mistral, les grondements du large fleuve 
se répondent dans les câbles du pont et sous les arches. 
Parfois les nuages venus de la Cévenne par les grands 
déserts du Laoul attristent les rues pleines de vent, les 
places étroites d'où monte une odeur de terre sèche ; 




Bourg-Saint-Andéol 



Ci. d'Arneville 

13 



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Cl. Jacquin 

Train de péniches sur le Rhône près de Châteaubourg 



le quai chavire dans un grand courant d'air sombre. 
Puis la lumière triomphe à nouveau dans l'azur. 
Stendhal a eu raison de saluer au Bourg-Saint- Andéol 
l'apparition du Midi. 

Dans cette splendeur ardente où l'hôtel Nicolaï 
fait vivre le souvenir des chevaliers revenus d'Italie, 
règne la bonne Madame Vierna, la châtelaine du 
XIII siècle qui donna les bois du Laoul à l'hospice. 
Les archéologues possèdent peu de renseignements 
sur elle. Qu'importait à mon enfance ? Il fallait bien 
que l'immense forêt de chênes et de dolmens ait appar- 
tenu à une très grande dame, peut-être la sœur des 
nymphes qui conduisent les rivières invisibles sous 
les collines... N'y avait-il pas, en un ravin d'alentour, 
une « Beaume des Fées », près d'une humble Vaucluse, 

14 



la Fontaine de Tournes, dont les eaux limpides sortent 
d'une grotte ? Le t Grand Goul » et le « Petit Goul » 
auraient servi de bassins d'eau lustrale, devant la paroi 
où s'efface peu à peu l'énigmatique bas-relief du dieu 
Mitrah. 

Après le Bourg-Saint-Andéol, l'Ardèche rejoint le 
Rhône dans cette plaine luxuriante où naquit le cardi- 
nal de Bernis. 

Ici finit le Vivarais fluvial, et je ne voudrais pas 
le quitter sans rendre hommage au peuple des mari- 
niers qui a rempli toute la vallée d'un mouvement si 
pittoresque depuis l'époque romaine jusqu'au milieu 
du XIX e siècle. Les « voituriers par eau » de Serrières 
et d'Andance, véritables seigneurs du fleuve, furent 
dépossédés par la navigation à vapeur, et avec eux 
disparut le temps d' « antique bonhomie » chanté par 
Mistral. On n'a pas tout à fait oublié leurs équipages 
qui tiraient, à la remonte, les lourdes barques, leurs 
manœuvres périlleuses, leurs costumes, leur langage 
et leurs ripailles, leurs fêtes où le clergé, du haut des 
ponts, bénissait le Rhône, et où les barques étaient pro- 
menées dans les rues 

en l'honneur de saint *^^ 

Nicolas. Les mariniers 
ont transmis aux gens 
du rivage la passion 
des joutes, grande 
attraction des fêtes 

votives ,- nos sociétés |§^ 

de sauveteurs ont 
gardé, avec certaines 
de leurs traditions, 
leur héritage d'hon- 
neur et de dévoue- 

me Cl. Blanc-Demilly 





15 




Entrée des gorges de l'Ardèche 



II 

EAUX ET FORETS 



Par les ravins, au cœur de la Montagne 

De loin, le rempart semble ininterrompu. On dis- 
tingue à peine les lignes qui s'entre-croisent. Le Viva- 
rais se dresse comme un bloc qu'il faut escalader. Mais, 
quand nous approchons, s'ouvrent des brèches par où 
les eaux glissent vers le Rhône. 

En Haut-Vivarais, la Cance, la rivière d'Ay, le 
Doux, l'Erieux, partis en éventail de cirques forestiers 
voisins, sont aussi capricieux que les paysages. Cha- 

16 



pelets de flaques 
endormies, l'été, 
au creux des rocs, 
ils enflent brus- 
quement après 
les orages ,■ leurs 
tourbillons e m - 
porteront les 
ponts et les jar- 
dins des basses 
vallées. Ces tor- 
rents sont dou- 
blés par des 
routes ; dans les 
couloirs du Doux 
et de l'Erieux 
pénètre un pitto- 
resque chemin de 
fer départemen- 
tal. Combien 
d'autres ravins, 
moins connus, 
déversent dans le 
fleuve leurs eaux 
intermittentes ! 

Au sud, l'Ar- 
dèche a percé 

dans le plateau calcaire un extraordinaire canon qui 
commence à Vogué, mais qui ne peut être suivi qu'en 
barque sur 35 kilomètres, depuis le Pont d'Arc, sculpté 
par les eaux, jusqu'à Saint-Martin. Chaleur torride. 
Après les figuiers et les grenadiers règne l'immobilité 
du blanc rocher. L'arche formidable du Pont d'Arc, 
bosselée, criblée de broussailles, apparaît, malgré le 
soleil, comme à travers un clair de lune irréel, sur les 




Cl. d'Arneville 

Le Pont d'Arc 
arche formidable sur les gouffres 
transparents... 



17 



gouffres transparents. Mais en remontant l'Ardèche, 
le cours d'eau le plus long de notre province, nous 
arriverons à la frontière des bassins du Rhône et de la 
Loire, c'est-à-dire au cœur de la haute montagne. Nous 
aurons senti le vent fraîchir : les effluves résineux 

remplacent les 
parfums de men- 
the et d'aspic, 
l'amertume du 
buis. La cam- 
pagne du Pont 
d'Arc sera loin 
derrière nous, 
bergère en hail- 
lons, au sourire 
brûlé, qui garde 
ses chèvres par- 
mi les ronces du 
Midi. 

Dès Pont- 
de-Labe au me 
les volcans nous 
envoient, en 
avant- garde, 
leurs coulées de 
basalte ; la ri- 
vière saute du 
haut des prismes 
noirs et luisants, 
rangés comme 
des degrés d'es- 
caliers, à travers 
les fertiles 
prairies. Vers 
Thueyts, la Cé- 




« La gueule d'Enfer », d'après une gravure 

ancienne 

... La rivière saute du haut 

des prismes noirs et luisants ... 



18 



venne ouvre ses flancs ravagés par le feu souterrain. 
Au fond du ciel se détachent le Rocher d'Abraham, 
pareil à une vague colossale brusquement pétrifiée 
lors des spasmes qui déchirèrent l'écorce terrestre, puis 
le massif de la Croix-de-Bauzon. A cette vue, notre 
cœur bat plus vite, un rythme violent nous emporte, 
comme un finale de symphonie héroïque, à la conquête 
des sommets proches du tonnerre. 

La route s'élève de plus de sept cents mètres en 
quatre lieues. Mayres, Astet, derniers villages avant 
les solitudes. Au col de la Chavade, qui dépasse 
1.200 mètres d'altitude, près des sources, la montagne 
s'apaise pour nous accueillir dans les plis de son man- 
teau vert et noir. De l'autre côté, l'Espezonette va dou- 
cement rejoindre l'Allier. Mais quel spectacle, quand 
nous nous retournons vers les gigantesques effondre- 




Cl. d'Arneville 

Dans la haute vallée de l'Ardèche : la Tour de Chapdenac 

19 



ments tombant à pic sur l'Ardèche ! Ici, le grandiose 
n'est pas loin d'inspirer une terreur sacrée. Devant ces 
montagnes, les premiers Celtes divinisaient la force 
des éléments. 

On pourrait aussi bien, pour passer du schiste et 
du granité au calcaire, suivre le principal affluent de 
l'Ardèche, le Chassezac, né en Gévaudan, aux envi- 
rons du mont Lozère qui envoie ses eaux vers le 
Rhône, la Loire et la Garonne. Le Chassezac, après 
Villefort, pénètre en Vivarais par une étroite fissure, 
laissant à peine une issue au chemin entre les blocs 
de rochers menaçants dont le suintement dégoutte sur 
nous. Après le carrefour de Pied-de-Borne, vaste oasis 
entre deux visions de Purgatoire, de brusques cassures 
montrent des lambeaux schisteux dressés vers le ciel. 
Aux tournants, la route semble choir dans le précipice. 
Tout à coup, la paroi d'en face est déchirée par des 
carrières, des mines plutôt, près de quelque usine rui- 
née. Nous dépassons une longue maison aux fenêtres 
closes. Il y avait, en cet endroit qui donne le vertige, 
un filon de plomb argentifère aujourd'hui abandonné. 
Au fond du labyrinthe où nous descendons, le 
soleil se retire peu à peu ,- mais dans la lumière du 
soir couve un feu déjà méridional. Les touffes de 
bruyère blanche sont aussi hautes que de jeunes 
cyprès ,• les chênes verts, les acacias grillés viennent 
à notre rencontre, dans un parfum de terre chaude. 
La nature sauvage s'éloigne à regret. Disparaît-elle 
vraiment, tant que la plaine n'a pas effacé le roc ? La 
bise joue à travers les balsamiques pins bleus des 
landes. Parmi les châtaigniers, l'herbe sèche est odo- 
rante d'où surgissent les petites chapelles du chemin 
de croix érigé sur un lieu sacré païen. Quand le Chas- 
sezac multiplie ses méandres dans un golfe de plaine 
heureuse, avant de pénétrer à travers le plateau de 

20 



Païolive, le soir 
tiède et rose se 
transforme en 
clair de lune sur 
les peupliers. Les 
eaux s'étendent, 
limpides, apai- 
sées, sous le pont 
en dos d'âne de 
Chambonas, de- 
vant le jardin à 
la française et les 
tours pointues du 
château. Paysage 
aux nuances 
toutes classiques, 
l'un des plus no- 
bles du Vivarais. 
Ces rivières 
ont un caractère 
fantasque, davan- 
tage même que 
leurs sœurs du 
Haut- Vivarais. La 
fonte des neiges 
au printemps, les 

pluies diluviennes de l'automne provoquent des inon- 
dations terribles par leur ampleur comme par leur 
soudaineté. On sait que les régions du Tanargue et du 
Mézenc reçoivent de formidables quantités d'eau des 
nuages qu'elles attirent. Dans la rivière d'Ardèche, les 
trombes dévalent si brusquement que lavandières et 
pêcheurs ont parfois à peine le temps de fuir. Imagine- 
t-on le spectacle des flots montant à 21 mètres contre le 
Pont d'Arc, en septembre 1890 ? 




Cl. d'Ameville 

Château de Chambonas 



21 



La ténacité du Vivarois ne se lasse point. Les ruines 
sont réparées, les gens recommencent à travailler jus- 
qu'à la prochaine alerte ; ils adaptent leur vie aux cir- 
constances, pour éviter le pire, en maint village 
incrusté dans la falaise ,• ils pactisent avec le danger 
comme à Labeaume, où le pont qui traverse le torrent 
du même nom est si bas, dépourvu de parapet, afin que 
les flots montants puissent le submerger quand il leur 
plaît, et continuer leur course sans trop de dommage 
pour les riverains. 

La cause du mal ? Imperméabilité des terrains, 
pentes roides, déboisement des vallées. Pourtant, der- 
rière les cols d'où descendent les rivières, quelques 
grands bois s'étendent encore, derniers vestiges du 
mystère qui enveloppa jadis les montagnes. Ils ne 
suffisent plus pour modérer le caprice des eaux. 

Arbres 

Pays de forêts... Mais, sur les premières collines, 
le sol est encore trop pauvre et trop sec. A cinq ou six 
cents mètres d'altitude seulement, les bosquets devien- 
dront touffus, au bout du premier plateau formé par 
les prolongements du Pilât, et par Roche de Vent, 
Seray, Rochefort. 

Nous trouvons d'abord les châtaigniers. Parmi les 
arbres espacés, le sous-bois ressemble à quelque 
lande où genêts et bruyères s'entremêlent dans une 
pénombre éternellement couleur du soir. De loin en 
loin, montent les troncs raboteux, zébrés par la foudre 
qui les a parfois vidés de leur substance... Des quar- 
tiers de granité, épars dans les clairières qui vont d'un 
arbre à l'autre, ont sans doute vu les druides et servent, 
dit-on, de trône à la reine des petites fées nocturnes. 

Sous un ciel pluvieux, aucun arbre n'offre plus 

22 




Cl. d'Arneville 

Les troncs raboteux zébrés par la foudre qui les a parfois vidés 
de leur substance ... 



de relief. Ces blocs de verdure mouillés animent de 
présences et d'échos le jour gris des montagnes, 
répandent autour d'eux une sorte de joie grave dans 
la tristesse. Où donc éprouvons-nous autant de plaisir 
à entendre la musique de l'averse, à respirer l'odeur 
du matin trempé, à voir traîner les écharpes de brume, 
sinon aux degrés des collines vêtues de châtaigniers ? 
Je ne sais en quel pays du Haut ou du Bas-Vivarais 
j'ai vu les plus beaux. En descendant de La Louvesc à 
Saint-Félicien, ou plutôt entre le Doux et l'Erieux, 
autour de Chalancon, de Vernoux, d'Alboussières ? 
Dans certains couloirs profonds, à Pied-de-Borne, par 
exemple, où le département de l'Ardèche succède à la 
Lozère ; au col de l'Escrinet ou bien à Saint- Julien-du- 

23 









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Châtaigniers 



Cl. Blanc-Demilly 



Gua, faisant cortège à l'Auzenne ; sur la terre rouge 
des vallées volcaniques regorgeant d'eau, vers Mont- 
pezat ou Burzet ? Partout, ils donnent au paysage une 
majesté humaine parce qu'éphémère. L'hiver les trans- 
forme en squelettes géants. Mais sitôt la belle saison 
revenue, leurs dômes s'épanouissent, bruissants, criblés 
de rayons et de chants d'oiseaux, cependant que déjà, 
sous leur fraîcheur, les bruyères se préparent à fleurir. 

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Cl. E. de Gigord 

... les pins escaladent les promontoires rocheux ... 



Décimé par la maladie de l'encre et par l'industrie 
de l'extrait de tanin, le châtaignier devrait cependant 
être pour nous un arbre sacré, comme jadis l'olivier 
chez les Athéniens : ne lui devons-nous pas les 
célèbres « marrons de l'Ardèche », et n'a-t-il pas nourri 
des générations de robustes montagnards ? 

25 



Les pins escaladent plus audacieusement les pro- 
montoires rocheux ; ils coiffent les sommets. Entre 
leurs fûts, l'ombre devient brune ; la terre couverte 
d'aiguilles garde une couleur fauve. Peuple immobile 
de colonnes, ou plutôt, immense harpe aux cordes 
innombrables. La comparaison se justifie d'autant 
mieux qu'en prêtant l'oreille nous entendons chanter 
les bois de pins : le vent à travers les branches aux 
myriades d'aiguilles... On croirait que toutes les voix 
des ravins et des rochers se réunissent ici pour former 

un chœur. Vin- 
cent d'Indy les 
écouta, autour 
de Chabret et 
des F a u g s. 
Quand le soleil 
brille, elles mur- 
murent en sour- 
dine, presque 
apaisées. Mais 
viennent les 
jours de bise 
noire : la rumeur 
s'irrite et grandit 
pour éclater en 
un sanglot qui 
accompagne 

l'interminable 
calvalcade des 
nuages sur les 
cols. 

On peut trou- 
ver ensemble, 
dans les mêmes 
bois, pins et sa- 




Cl. Blanc-Demilly 

les pins coiffent les sommets ... 



26 



pins. Des environs de La Louvesc aux vallons proches 
du Doux, la forêt du Périer les fait alterner, selon 
la nature plus ou moins humide du terrain. Dans 
les endroits sablonneux, les pins jaillissent en rangs 
serrés. Beaucoup sont très vieux ; les branches laissent 
traîner jusque sur la mousse leurs pâles crinières de 
lichens. Tous demeurent tordus par l'âge et le vent ; 
mais aucun n'a des gestes pareils. Marchant en 
désordre sur le seuil de la clairière, comme pour l'en- 
vahir, ils semblent un groupe d'étranges guerriers 
ossianiques. 

Des chemins, défoncés par les chars de « buttes », 
s'en vont tout droit dans la nuit, puis se dérobent, 
comme s'ils avaient voulu nous perdre. Plus de rayons 
furtifs entre les branches, éclairant un îlot de mousse : 
les sapins nous effleurent de leurs rameaux retombants. 
C'est la ténèbre où, faute d'air et de soleil, plus rien ne 
semble vivre. Pourtant, quelques nappes d'airelles aux 
baies violettes ,- et les bolets, dissimulant sous un 
monceau d'aiguilles résineuses leur grosse tête brune. 
Un plant de digitale égaré incline son thyrse chargé 
de clochettes pourpres. Les sapins s'écroulent sur le 
torrent qui gronde à travers un fouillis de sureaux, 
d'éclatantes marguerites jaunes et de panaches vineux ,• 
à peine aurons-nous vu le ciel : sur l'autre pente, 
recommencent leurs pyramides. 

D'autres bois, depuis plus longtemps exploités, 
laissent le jour pénétrer entre leurs arbres qui montent 
sans fin dans les clairières de l'azur. Est-ce une illu- 
sion ? Au lieu de pencher leur rameaux, ils les tendent 
au soleil ; leur faîte, souvent découronné par les 
orages, offre un immense bouquet de palmes. Sapins 
de Saint- André et Saint-Bonnet ! Calme des forêts étin- 
celantes dans un pur matin d'août... On dirait des 
chapiteaux corinthiens, sur des colonnes géantes. La 

27 



végétation, ici, est plus riche : la fougère arborescente 
peut librement prospérer, et la multitude de sapinettes 
semées dans la mousse autour de chaque ancêtre. De 
longs chemins plats nous conduisent à perte de vue, 
quand ils ne sont point obstrués par un tronc abattu, 
énorme, avec tout son feuillage qui est un monde... 
Si l'inclinaison s'accentue, nous traversons des tapis 
incandescents de graminées ou d'osiers fleuris que 
l'automne transforme en nuages de duvets. Nous arri- 
verons, après avoir franchi les combes avec la forêt, 
au chemin de bordure, dans une longue vallée. Un 
canal limpide nous sépare des prés. L'eau et le sentier 
suivent tous les replis de la pente qui creusent des 
golfes dans les taillis jusqu'aux lignes d'arbres. Parfois 
une cascade. Mais ce vacarme semble accroître la 
solitude. Quand le torrent et la forêt se rejoignent, 
c'est le triomphe de la nature inviolée. Le chemin finit 
dans les joncs ; nous respirons cette odeur de résine, 
de terre humide, de moisissure, particulière aux forêts 
de sapins. Tout à coup un écureuil, jailli sous nos 
pieds, part comme une fusée. Nous avons à peine le 
temps de le voir s'agriffer à l'écorce... Il a disparu. 
Plus bas, les courbes lointaines de la lisière, les 
méandres des ruisseaux à truites miroitant au ras de 
l'herbe, quelque bouquet de frênes autour d'une 
cabane ruinée, composent un paysage élyséen où il 
ferait bon attendre le crépuscule, puis la rosée du clair 
de lune argentant le gazon... 

Avant de dépasser le Mézenc, les bois de hêtres 
sont peu nombreux. Vous savez que chez nous comme 
en d'autres régions, le hêtre est nommé « fayard », d'un 
mot proche du latin que nous retrouvons plus ou 
moins transformé dans beaucoup de noms de lieux, 
comme le Faug du Pré, le col des Fangs, le château des 

28 




Dans la forêt de Mazan 



Cl. E. de Gigord 



Faugs qui appartint au maître de Fervaal. Le fayard est 
l'arbre de la lumière. Il semble absorber en lui la 
couleur des prairies pour nous la rendre plus vivante, 
plus fraîche, dans son ombre. Tantôt un promenoir, 
tantôt un cabinet de feuillages ou bien une voûte sans 
fin comme l'allée de Montivers. Autour du Gerbier, 
les hêtres disséminés sur la lande sont taillés en boules 

29 



par les troupeaux. On croirait voir, dans ce désert, les 
vestiges d'un singulier jardin à la française. 

Sur les premiers bords de Loire, ils redeviennent 
opulents. Ils scintillent dans le soleil autour de Sainte- 
Eulalie où un tournant de route grimpe à travers leurs 
feuilles. Ailleurs, j'ai vu tel village, groupé dans 
l'ombre du tertre où veille un bois sacré de fayards. 
Mais le plus souvent, ce sont les frênes, longs et minces 
comme des peupliers, qui processionnent autour des 
hameaux et des bourgs de la montagne. 

Au cœur de la Cévenne, les hêtres sont mélangés 
avec les noirs conifères et les mélèzes. C'est alors un 
enchantement sans cesse renouvelé. Forêt de Mazan, 
forêts du volcan de Bauzon, forêts des Chambons et du 
Tanargue, vastes archipels de verdures vierges, troués 
par les torrents, entre des montagnes arides et nues. 
Autour des abbayes ruinées de Mazan et des Cham- 
bons, ces bois immenses perpétuent le souvenir des 
moines qui les plantèrent comme une formidable 
clôture naturelle. Dans le domaine de l'Etat, ils ont 
échappé aux partages et aux coupes qui dévastent les 
propriétés privées. 

La forêt des Chambons, sur les pentes nord du 
Tanargue, est la plus impénétrable : une force de la 
nature qui nous submerge et nous écrase. Nous passons 
de la luxuriance formidable des lisières au silence des 
cathédrales de fayards qui semblent vivre, depuis tou- 
jours, en dehors du temps. On peut errer tout le jour 
sans voir l'horizon, au milieu des arbres, des cascades, 
des quartiers de roche. Nous nous sentons redevenir 
primitifs, nous ne quittons qu'à regret cette obscurité 
peuplée de tant de présences, qui nous laisse enivrés 
de murmures et d'effluves végétaux. L' « Administra- 
tion », pour exploiter les bois avec une sagesse qui 

30 




Maison forestière de Mazan 



Cl. E. de Giqord 



devrait servir d'exemple, entretient de clairière en 
clairière des chemins mystérieux. De loin en loin, 
quelques petites maisons de gardes, d'un modèle à 
peu près uniforme, avec leurs jardinets pleins de 
reines-marguerites, et surtout leurs fontaines, leurs 
belles fontaines d'eau pure des forêts, coulant pour le 
bûcheron assoiffé, pour le touriste incertain de la route, 
un peu inquiet de cette grande ombre des sapins qui 
avance sur lui. 

31 





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Cl. Blanc-Demilly 

... Un cortège d'arêtes bleues aux dentelures inégales ... 



III 



VERS LES CIMES 



Le chemin des praiiies 

Chaîne du Mézenc... Un cortège d'arêtes bleues, 
aux dentelures inégales, défile sur l'occident. Fond de 
ciel entrevu de tous les cols, en Haut-Vivarais. Quand 
nous sortons des bois de Saint-André, cette terre pro- 

32 



mise s'offre à nous, de plus près, au bout du plateau 
que traverse le Lignon vellave. Les coupures se pré- 
cisent, à mi-côte, dans l'ombre azurée, sous le Mézenc 
trapu, impassible comme un bœuf énorme couché sur 
les prés, levant un peu le front vers le soleil... Si pure 
est la lumière du matin que nous pouvons compter 
les villages, suivre le caprice des forêts sur les rochers, 
revivre nos souvenirs d'une autre année autour des 
pointes qui se succèdent depuis Mézilhac : Areilladou, 
Montivernoux, Sara, cône du Gerbier-de- Joncs, rocs 
anguleux des Boutières, Mézenc, au faîte de la chevau- 
chée qui s'abaisse ensuite vers le Velay par le Meygal 
- Mézenc en miniature -, le Lisieux, les sucs d'Yssin- 
geaux. A mesure que nous approchons, les ondulations 
semblent finir ; les bois de pins deviennent plus rares. 
Le village des Vastres apparaît, dans un bouquet de 
frênes, comme une avant-garde de la forteresse volca- 
nique de Fay, jadis vivaroise. Le porche ogival de la 
petite église s'ouvre sur le Mézenc. Les arbres font 
place aux blocs de pierre, aux pâturages semés de 
flaques et de ruisseaux. Les toits de lauzes ou de 
chaume, de plus en plus pointus, descendent presque 
jusqu'à terre. La montagne se dépouille, les lignes 
s'élargissent, le grand pays commence. Jusqu'au Mé- 
zenc, la route est libre ; plus rien que la prairie ! Le 
vent froid nous prend en croupe. C'est le saut dans un 
autre climat, imposant une âme neuve, à l'image de 
cet espace sans limites. Et, tout naturellement, le thème 
de la « Cévenole » de Vincent d'Indy semble jaillir des 
herbes et des monticules pour nous appeler pendant 
que nous tournons autour du sommet des Cévennes. 
Le Mézenc, changeant d'aspect et de couleur, 
marche presque derrière nous, à gauche. Vers lui s'en 
vont les arbustes maigres qui suivent le chemin des 
Infruits. De longs morceaux de roche émergent parfois : 

33 




Maison à toit de lauzes 



Cl. Blanc-Demilly 



les pierres de neige, plantées pour indiquer la direc- 
tion quand le plateau dort sous son linceul d'hiver, 
funeste aux voyageurs qui hésitent. Plus de bornes 
kilométriques. La route n'est qu'une piste au milieu 
des herbes. Les seuls ombrages que l'on aperçoit 
entourent des maisons aux grands toits en pente, assez 
loin dans le désert. Parfois, on approche d'immenses 
troupeaux, vaches, moutons, chevaux. Mais personne 
sur la route, sauf quelque cavalier à blouse noire, ou 
bien une amazone montagnarde, robuste et gracieuse, 
qui fuit dans un nuage de poussière. Nous désespé- 
rons de parvenir jamais au but, à travers ces talus 
monotones, sans fin renouvelés, quand tout à coup 
apparaissent, au bout d'une descente, le clocher et le 
village aux murs gris sous les pâles toits de lauzes qui 
fument dans le soleil couchant : les Estables, en Velay. 
Ici, le point culminant des Cévennes n'est plus, malgré 
ses 1.754 mètres, qu'une table de pierre pointue aux 
deux bouts, sur les frontières du ciel et de la prairie, 

34 




Le Mézenc 



Cl. Verdier 



tandis que l'Alambre et la proue du rocher Tourte 
paraissent beaucoup plus imposantes. 



Mézenc 



A la Croix de Peccata, découpée dans une plaque 
de lauze, les sentiers des Estables et de Chaudeyrolles, 
venus de deux directions contraires, se rejoignent. Et 
certes, il vaudrait mieux arriver directement de Chau- 
deyrolles, village plus voisin de Fay, séparé du Mézenc 
par une combe immense où tintent les clochettes des 
troupeaux, à peine visibles à travers la distance. Le 
mont est escorté de rochers en flanc-garde : une 
sombre butte de trachyte et les dents du Grand Imbert, 
de Petit Imbert. En approchant d'eux, nous marchons 
dans une herbe étoilée de gentianes bleues, d'arnicas, 
de clochettes, d'œillets carmin. Après la Croix de 
Peccata commence l'ascension véritable, au sein du 
maquis résineux, puis sur la lande aux bruyères ram- 
pantes, aux airelles raclées par le vent, décolorées par 
le passage des nuées. Quand nous avons escaladé les 
derniers éboulis, quand nous atteignons, dans le dépar- 

35 



tement de l'Ardèche, la plus haute des deux pyra- 
mides, nous dominons l'horizon bousculé par une 
indicible houle de cônes et de pointes, en un demi- 
jour grisâtre, fantomatique. Au sud-est, le minuscule 
Saint-Clément se penche sur le labyrinthe des Bou- 
tières d'où surgissent la Roche de Borée, le Gerbier, 
d'autres pics chauves et blêmes, cerclés de nuit à la 
base. Au fond du cirque, des créneaux couleur de 
plomb : Lacham-Raphaël et la tranchée de Mézilhac. 
Vers le nord, la prairie déborde, bien au delà du dyke 
de Fay-le-Froid, jusqu'aux lignes boisées du Felletin et 
du Chaix ; derrière nous, elle submerge les Estables, 
si lointaines dans leur bas-fond, puis s'en va jus- 
qu'aux volcans du noir Velay, traversée de chemins 
qui se perdent, parfois soulevée par un banc de rocs 
ceinturés de sapins. C'est, en plein mois d'août, le 
royaume nu et terne de l'hiver ; mais là-bas, vers le 
sud-ouest, étincelle la ronde coupe d'Issarlès. Au delà 
des sucs du Pal et de Bauzon, plusieurs arêtes ferment 
le ciel : la dentelle du Rocher d'Abraham, le Tanargue 
pareil à un dos velu de sanglier, d'autres lignes plus 
vagues, la Margeride, le mont Lozère... Nous ne nous 
lassons point de parcourir la plate-forme de phono- 
lithes qui s'allonge entre les sommets, cherchant à 
mieux reconnaître quelque cime familière, quelque 
hameau perdu dans les vallées, cueillant le myrtil à 
fruits rouges ou le séneçon argenté, la fameuse « herbe 
du Mézenc », qui ne pousse nulle part ailleurs dans 
la région. Nous avançons sur l'extrême pointe orien- 
tale, dont l'éperon surplombe, à pic, la profonde val- 
lée de la Rochette, les sucs volcaniques déployés entre 
l'Eysse et la Saliouse, le chaos de Borée. La décou- 
verte de toutes ces montagnes est plus émouvante, 
parce que plus imprévue, que l'apparition des grandes 
Alpes, par temps clair, à peu près telles qu'on les 

36 



aperçoit de La Louvesc. C'est un spectacle qui ne s'ef- 
facera plus de nos yeux. A Chaudeyrolles, quand nous 
essayerons de dormir, cette nuit, dans une chambre 
de bois secouée par la bourrasque, toujours nous han- 
tera cette chevauchée sans fin de croupes et de rocs 
cabrés sous le Mézenc. 




Borée 



Cl Blanc-Demilly 

37 



Chartieuse de Bonnefoy 

Des Estables à la Chartreuse de Bonnefoy, la prairie 
nous accompagne d'abord, la prairie souvent écorchée 
par les éboulements qui mettent à nu la terre rouge, 
le sous-sol volcanique. Les ruisseaux, nés du Mézenc, 
creusent dans le plateau des ravins insoupçonnés, 
parfois difficiles à franchir. Puis la forêt de Bonnefoy 
nous couvre de son ombre fraîche, pleine de buissons 
à mûres et de framboisiers, de fougères, de fraisiers et 
de nappes d'osiers fleuris, sous la montagne de la 
Lauzière, dans les carrières de laquelle, après la Révo- 
lution, des fugitifs furent murés par un éboulement. 
La tradition veut qu'on les entende encore appeler au 
secours, depuis plus de cent ans. Le fond de cette 
combe tapissée de sapins abrita une Chartreuse, depuis 
le milieu du XII e siècle jusqu'à 1790. Le ciel est enfermé 
par les montagnes où bruissent les cascades forestières. 
Mais la voix des eaux n'est pas de celles qui troublent 
la paix. L'habitation du prieur, restaurée, sert aujour- 
d'hui de maison d'été aux propriétaires qui ont pieu- 
sement planté une grande croix sur la tour carrée, seul 
vestige intact. Pendant la belle saison, le culte est réta- 
bli dans la Chartreuse ; nous avons pu, un dimanche 
matin, assister à la messe sous les voûtes d'une petite 
chapelle aménagée au rez-de-chaussée de la maison. 
Il nous semblait que les âmes des Chartreux priaient 
encore parmi nous. Comment croire, hélas ! que les 
moines venus ici chercher l'oubli du monde eurent à 
subir jusqu'en ce refuge, le contre-coup des événe- 
ments, surtout durant les guerres de religion où le 
prieur et trois de ses religieux furent massacrés ? 

Pendant la Révolution, la communauté se dispersa, 
et ses domaines furent vendus comme biens nationaux. 
Les ronces couvrent les ruines, mais dans cette soli- 

38 



tude, on ne serait pas surpris de rencontrer encore les 
grands moines blancs parmi les pierres qui furent leurs 
cellules ou les murs de leurs jardinets. Quelque chose 
de leur recueillement, de leur mystique nostalgie 
demeure en ce lieu retiré, qui sent la mousse, la résine, 
la framboise. Et ces fleurs rares, ces plantes médicinales 
que l'on retrouve un peu partout dans les anfractuo- 
sités du cirque de la Chartreuse, n'est-ce pas eux qui 
les apportèrent ? 

Une ferme, avec son étable où la fontaine chante 
jour et nuit, veille à côté de ce qui fut le monastère. 
On s'y repose chez de braves gens qui pratiquent 
encore les vertus d'autrefois. 

Quand nous avons rejoint la route, elle tourne et 
grimpe vers la lisière, traverse une brèche sous le 
regard sévère du Mézenc, puis s'arrête sur l'abîme, 
interdite de voir la prairie s'effondrer entre le rocher 
des Pradoux et le suc de Sara, géants immobiles vêtus 
d'un reflet gris-vert dans le matin. Une maison, avec 
son toit bleu de lauzes, lui laisse à peine le passage au 
bord du précipice. Nous ne pouvons quitter cette 
vision de montagnes déchirées, avec le rocher des 
Pradoux taillé comme un buffet d'orgues, et la grande 
pyramide du Sara où la forêt, à mi-hauteur, est sub- 
mergée par les flots de pierres étincelants. 

Après un col, nous retrouvons dans le bois des 
Princes la paix lumineuse des fayards. 

Gerbier-de-Joncs 

Quand les arbres s'éclaircissent, nouvel étonne- 
ment : le cône du Gerbier apparaît, sur la lande. Nous 
arriverons bientôt au pied du tas gigantesque de 
pierres plates, dont l'ascension n'est qu'un jeu, pas 

39 







Le Gerbier-de-Joncs 



Cl. E. de Gigord 



très facile, promptement récompensé par la découverte 
d'un magnifique point de vue sur le Mézenc, le chaos 
de Borée, et sur les volcans de l'ouest, Bauzon, le Pal. 
Du côté est, il surplombe à pic les ravins : toujours la 
même opposition, souvent remarquée, entre le versant 
du Rhône, si abrupt, et le versant de la Loire, aux 
pentes plus calmes. 

Le fleuve naît ici. En réalité, il possède trois 
sources : la source des « savants », des géographes, 
entre le rocher des Pradoux et le Gerbier ; la source 
« historique », située un peu plus loin, d'après les docu- 
ments et les traditions, au seuil d'une vallée ; enfin, 
entre ces deux points extrêmes, la source des « tou- 
ristes » : dans l'étable de la ferme de Loire, au pied du 
Gerbier, coule une fontaine à laquelle les étrangers 
vont rendre visite ; à l'entrée, les enfants ont disposé 
une sébille. Pourrait-on blâmer ce tribut prélevé sur 

40 



la curiosité des automobilistes qui veulent s'offrir le 
luxe de boire le plus grand fleuve de France dans leur 
gobelet ? Elle est pittoresque, d'ailleurs, cette bâtisse 
dont les habitants vous reçoivent avec cordialité dans 
leur grande salle. De ce côté-là, toutes les eaux vont 
à l'Océan, et l'on n'a point tort de dire que le fleuve 
commence au Gerbier-de- Joncs. Que nous importent 
les discussions, quand nous voyons la première vallée 
de Loire s'ouvrir devant nous, vers Sainte-Eulalie, 
parmi les herbes et les fayards, et descendre vers les 
volcans couleur de nuit ? 

Jusqu'à Bourlatier, jadis maison forte, on a l'im- 
pression de suivre le chemin de ronde d'un rempart 
désolé, sur la ligne de partage des eaux, avec des 
échappées par où l'on voit le Mézenc en enfilade. La 
pointe de Lhuberta troue la prairie ,- à droite, la grande 
table du Lech'ous, la montagne celtique, domine tout 
le pays, pareille à un paquebot démâté sur les vagues 
des sucs et des bosquets de hêtres. De là-haut, nous 
apercevons le Bas-Vivarais poudroyant au soleil. Cet 
observatoire fut, sans doute, d'après MM. Jean de La 
Laurencie et Paul Besson, un lieu sacré des Gaulois. 
Sur la plate-forme envahie par les bruyères et les 
airelles, sur les terrasses latérales du levant et du nord, 
plusieurs phonolithes présentent un aspect étrange : la 
« Table du Diable », le « Ranc de la Met », au seuil d'un 
couloir souterrain aujourd'hui obstrué, le « Ranc de la 
Campane », dalle branlante et sonore qu'une main d'en- 
fant suffit à mettre en mouvement, et qui produit, quand 
on la frappe, quatre notes de la gamme... On a vu les 
bergers et bergères grimper sur la roche pour la faire 
sonner en dansant la bourrée. Le Lech'ous finit brus- 
quement sur le monceau de blocs portant comme un 
clocher le « Ranc de la Campane ». Autour de nous, la 
lumière aveuglante se brise en milliers d'étincelles 

41 



contre les pierres, en face d'une des plus belles lignes 
d'horizon du Vivarais. C'est l'apothéose du soleil, en 
plein midi, sur la montagne qui lui fut consacrée, tan- 
dis qu'en bas, les massifs luisants de hêtres, si frais sur 
la prairie, nous invitent à nous reposer près des 
sources. On voudrait s'y attarder, d'autant plus que, 
vers l'ouest, du côté de Sainte-Eulalie, le bois de Dison- 
nanches, plein de légendes, cache de rudimentaires 
sculptures celtiques et des empreintes figurant, pa- 
raît-il, les constellations. 

Vers Lacham-Raphaël, le plateau devient de plus en 
plus nu, entre l'abîme de Saint- Andéol-de-Fourchades, 
dominé par le Mézenc, et la gorge du Ray-Pic, dissimu- 
lant ses labyrinthes entre des croupes rougeâtres 





Cl. B'.anc-Demilly 

vers Lacham-Raphaël, la plateau devient de plus en plus nu... 



42 



comme les scories de hauts fourneaux cyclopéens, der- 
rière lesquelles pointent les volcans du Pal et de Bau- 
zon. Enfin, voici une poignée de maisons dont les toi- 
tures touchent l'herbe... Lacham-Raphaël, à 1.300 mè- 
tres d'altitude, pauvre village, perdu en plein désert, 
mais l'un de ceux où l'âme de la grande montagne vit 
le plus intensément. De tous côtés nous enveloppent 
l'espace, les nuages et la prairie que gonfle, au sud, la 
brusque lame du Montivernoux, surmontée de trois 
croix. L'église regarde le plateau ; son clocher à jour 
est traversé par tous les souffles du ciel. Le chemin de 
basaltes qui arrive du Gerbier passe entre les maisons, 
puis serpente vers Mézilhac. Là-bas, d'autres lignes de 
sommets sans arbres bondissent et se croisent. Fin du 
monde ! Toujours ces montagnes de Jugement dernier, 
où le soleil et les hivers prolongent la brûlure du feu 
souterrain ! 



En suivant la jeune Loire 

Au pied du Gerbier, le plateau semble pencher à 
peine vers l'occident ; mais la Loire y creuse son lit 
parmi les prés et les hêtres qui revêtent les roches 
volcaniques. Bientôt, l'eau bouillonnant contre les 
pierres fait marcher la roue du premier moulin. Le Ger- 
bier paraît déjà lointain derrière nous, encadré par les 
bords du ravin qui découpent le ciel. Le Séponet, le 
Cépoux, Montfol, pyramides grisâtres, cheminent en- 
semble joyeusement sur le pâturage. Les bois de fayards 
tranchent à peine avec la monotonie des herbes vertes. 
Ils peuplent les abords de Sainte-Eulalie, et ce domaine 
de Lagarde qui est bien l'un de ceux où les traditions 
du Vivarais demeurent le plus fidèlement conservées. 
Sur la haute plaine d'apparence uniforme, on ren- 

43 



contre, de loin en loin, quelques gros bâtiments de 
fermes et d'immenses troupeaux, frères de ceux du 
Mézenc ; la route est longue, par les jours torrides 
comme sous le ciel gris ; mais quelques points de vue 
rompent tout à coup l'ennui. Au Béage, étalant sur les 
prés ses rangées de toits, nous rencontrons la Véra- 
deyre, affluent de la Loire, qui vient de la Chartreuse 
de Bonnefoy. Elle descend rapidement, par une vallée 
ombreuse ; au bout miroite une grande coupe d'eau, 
surélevée comme si elle occupait le piédestal d'une 
montagne disparue : le lac d'Issarlès, dans un cercle 
sauvage de hauteurs d'où les pins retombent sur lui. 
A l'ouest, des grottes furent creusées dans le roc, où 
habitait naguère une famille de sabotiers. Le Mézenc 
surgit dans une échancrure, tout rose dans l'aurore ou 
le crépuscule, quand les eaux s'animent de scintilla- 
tions violettes. Le soir, un voile léger tombe des pentes 
sur les flots. Les cloches des troupeaux animent parfois 
le silence lacustre ; des vaches viennent boire, en 
avançant dans le miroir qui les fascine comme un ciel 
renversé entre les bois. On entendrait sans surprise un 
chant de cornemuse ou plutôt quelque thème de Fer- 
vaal. Il y a tant de mystère, dans le site divin d'Is- 
sarlès ! L'origine même du lac est incertaine. Les géo- 
logues affirment qu'il a rempli la dépression causée 
par une éruption volcanique, de la même manière que 
le lac Pavin en Auvergne. Les vieillards racontaient 
que dans sa partie orientale, au pied du volcan de 
Cherchemus, s'élevait une cité d'hommes riches et 
avares. Dieu s'y présenta, déguisé en mendiant. Tous 
lui refusèrent l'aumône, à l'exception d'une vieille 
femme qui gardait sa chèvre. Un cataclysme engloutit 
la ville, à jamais couverte par les eaux. 

Hélas ! Le charme risque d'être rompu par une fée 
que l'on ne s'attendait guère à trouver sur ces bords, 

44 




Soir tombant au Lac d'Issarlès 



CI. E. de Gigord 



la fée Electricité, qui se propose d'utiliser le lac, en 
abaissant son niveau par une cascade artificielle. Déjà 
elle avait entouré le rivage d'un réseau de fils bar- 
belés. On s'est alarmé, on a obtenu qu'elle les enlève 
et permette à l'eau de revenir à sa hauteur ordinaire 
pendant trois mois d'été, pour le plaisir des touristes. 
Mais Issarlès ne sera plus inviolé. 

45 



Du Béage, nous pourrions encore rejoindre le 
fleuve par Usclades, hameau pastoral appuyé au 
rebord de la prairie. Sur l'autre rive, les masses des vol- 
cans oppriment le bas-fond dans lequel la Loire lim- 
pide baigne le village de Rieutord, sombre et vert dans 
le soir. Quand, de nuit, par temps d'orage, la route 
semble hésiter à travers cette fin de plateau où courent 
les éclairs, parmi la cavalerie des brumes, nous imagi- 
nons les montagnes, jetant le feu sur tout le pays bou- 
leversé ; le tonnerre évoque pour nous les gronde- 
ments souterrains. Usclades ! ce nom ne garde-t-il pas 
l'écho du formidable incendie ? 

Après Rieutord et sa forêt, nous traversons la Loire 
pour aller chercher le gros bourg de Saint-Cirgues, 
cœur de la montagne. Dans une vallée proche som- 
meille le pauvre hameau de Mazan. Les maisons, 
l'église et le pont furent construits avec les pierres de 
l'abbaye cistercienne. Que reste-t-il du plus beau 
sanctuaire roman de notre province ? « Pendant quatre 
siècles du moyen âge, nous dit M. Jean Régné, ces 
vaillants pionniers des Hautes-Cévennes ont défriché 
avec un égal succès le sol et les âmes. La civilisation 
matérielle, comme la civilisation morale, leur est rede- 
vable de ses plus belles conquêtes. » Les ruines même 
ont péri, et la berceuse n'est plus vraie, que l'on chante 
en patois aux petits enfants pour les endormir : Bololin, 
bololon, - Les campanes de Mazan - Sont tombées 
cet an, - Les moines les relèveront, les relèveront. 



Montagnes du Tonnerre 

Elles se cachent derrière plusieurs suites de gorges 
et de montagnes, tout au fond du Vivarais. Nous les 
avons aperçues du cratère de la Vestide du Pal, où 

46 




Ruines de l'abbaye de Mazan 



Ci. d'ArnevilU 



murmurent dans l'herbe les sources de la Fontaulière. 
Devant nous, dans la grise clarté qui précède la nuit, 
dans le silence montant des ravins incendiés, s'ouvre 
le pays tragique. 

Ces rocs en dents de scie nous dissimulent un bas- 
sin de forêts et de prairies. Si vous êtes en voiture, 
vous ne pourrez y pénétrer qu'en passant par la fron- 
tière du Gévaudan. Mais nous, promeneurs à pied, 
après le col de la Chavade, nous préférons une 
« draye », piste de troupeaux, qui s'insinue à travers 
les pentes, coupe les rochers aux lisières des forêts, 
atteint enfin la ligne de crête, d'où l'on découvre 
tantôt un fragment du couloir de l'Ardèche, vers 
Astet ou Mayres, tantôt les formes apaisées, mais 
sévères des montagnes de Saint-Etienne-de-Lugdarès. 
Nous sommes presque à la hauteur de la Tour du Poi- 
gnet (1.540 m.), sommet de cette chaîne de Bauzon qui 
conduit, face au Tanargue, son cortège de montagnes 
arrondies, étrangement rousses en plein soleil à cause 
de leur vêtement de graminées. Quand nous descen- 
dons, les fayards se rapprochent ; quelques-uns sont 
morts, et leurs bras tordus, livides, font songer à un 
clair de lune fantomatique. C'est le bois de Riouclar, 
visité par un torrent cascadant ; et voici le Bès, la 
blanche maison, la chapelle, sur le col où passe la 
route qui vient de Luc et de Langogne. Jadis halte des 
muletiers en marche vers le Gévaudan, aujourd'hui 
station des autobus de Valgorge à Langogne, le Bès 
est un lieu de passage des transhumants, les seuls 
voyageurs qui continuent à se déplacer au rythme 
d'autrefois. A la belle saison, quelques-uns remontent 
encore de la Camargue ou de la Crau vers les pâtu- 
rages de Bauzon, du Mézenc, pour y passer l'été, avec 
les ânes porteurs de bagages, les chiens, le « bayle », 
maître berger, et ses aides qui vivront pendant des 

48 



semaines, jour et nuit, entre l'herbe et le ciel, sans 
autre abri qu'une cabane pour l'orage. Les trans- 
humants, on les entend, plutôt qu'on ne les voit, perdus 
dans les solitudes... Le vent apporte, par intervalles, 
un bruit de clochettes plaintif, précipité ,• nous croyons 
distinguer, très loin, une île poudreuse qui bouge à 
travers la lande. Mais les troupeaux se dérobent, à 
l'écart des lieux habités. A peine, de temps en temps, 
un berger descend-il vers les fermes pour le ravitail- 
lement. Très tôt, dès la première approche de l'au- 
tomne, ils repartent vers le sud par un itinéraire à eux, 
qui ne suit pas les grandes routes. S'ils traversent le 
Bès, c'est juste pour changer de montagne. Par les 
«drayes», ils longent les torrents, escaladent les 
crêtes ,- on suit leurs pérégrinations au bourdonnement 
des sonnailles répercuté par les échos. Ces troupeaux 
broutaient autrefois tous les herbages des cimes. Ils 
deviennent plus rares, mais, si l'on a chance d'en ren- 
contrer, c'est 
aux environs du 
col, autour de 
la petite cha- 
pelle de Notre- 

Dame-du-Bès 
dont une main 
pieuse agite la 
cloche trois fois 
par jour, à l'in- 
tention des 
voyageurs 
et des bergers. 
Col du Bès ! 
Endroit où la S 
montagne nous 

accueille avec La chapelle du Bès 




Cl. L Pize 



49 



le plus de grandeur et en même temps d'intimité. Du 
seuil de la chapelle, on aperçoit le mur de la Lozère, 
où le soleil se couche, au bout de la vallée de Mas- 
méjean qui descend vers l'Allier. De l'autre côté, le 
Bès garde la combe de la Borne, affluent du Chassezac, 
fermée par trois cols : le Bès, frontière du bassin du 
Rhône ; le col de Bauzon, le col de Meyrand. Enve- 
loppée de bois, on imagine avec peine que la rivière 
puisse se frayer un passage pour tomber dans les 
gorges de Saint-Laurent. Un hameau de bûcherons et 
de scieurs est blotti dans le bas-fond. L'abbaye des 
Chambons, filiale de Mazan, a disparu. Mais la plus 
belle construction des religieux subsiste, haute et 
sombre, barrant l'horizon sur nous : la forêt. Ils l'ont 
conduite aussi loin qu'ils pouvaient, à travers le Tanar- 
gue dont le versant sud, exposé aux vents et à l'éro- 
sion, n'est qu'un monstrueux éboulis de rocs déchi- 
quetés et d'aiguilles de pierre, sur la Beaume, jusqu'à 
Valgorge. 

Montagne du Tonnerre !... Piédestal des dieux cel- 
tiques, près des nues ! Aucun abri, plus même un 
arbre. En plein orage, la foudre fait voler en éclats le 
rocher. De tout le Bas-Vivarais, on voit souvent le feu 
du ciel frapper la pointe du Ron de Coucoulude, et 
cette ligne de noirs créneaux à peine distincts les uns 
des autres, qui dessinent le profil du Tanargue. Plus 
d'un berger a été foudroyé aux alentours. On a même 
supposé la présence de minéraux qui attireraient 
l'électricité. En tous cas, les nuages sortent de l'Occi- 
dent avec une rapidité vertigineuse, accompagnés de 
déluges qui ravinent les régions de Joyeuse et Lar- 
gentière, tandis que les grondements se répercutent 
sans fin de montagne en montagne. 

Presque au niveau du col de Meyrand s'étendent 
les croupes pelées, pareilles aux échines de bêtes de 

50 



somme, lacérées par les coups de fouet des bourras- 
ques, tandis que la route tourne très bas, dans le 
ravin de la Beaume où les châtaigniers ne semblent 
pas plus gros que des touffes de genêts. Plus loin 
encore, devant les grandes Alpes, dansent les innom- 
brables collines du Bas-Vivarais calcaire, avec tant 
de bourgs et de clochers que nous hésitons à mettre 
un nom sur chacun d'eux. Quand nous avons passé 
la tranchée de Meyrand, un caprice du Tanargue nous 
empêche de voir le village, tout proche, de Loubaresse, 
décrit par le romancier vivarois Joseph Conrazier : 
quelques maisons tapies dans une anfractuosité, sous 
le clocher dont la statue fut brisée par une tempête. 
Même après l'ascension du Mézenc, même après 
la Chavade, le sublime d'un tel horizon nous laisse 
muets. Jamais le rempart des monts vivarois n'ouvre 
dans le ciel une brèche aussi pathétique. 




Cl. d'Arneville 

Routes dans les gorges 
de la Beaume 



51 




le chaos de cimes calcinées... 



Cl. Blanc-Demilly 



IV 



UN PAYS DE CONTRASTES 



Montagne 

On a pu se demander comment quelque unité sub- 
siste en une province faite d'oppositions. Ici, les 
endroits les plus voisins ne se ressemblent pas : trop 
de différences d'altitude et par conséquent de climat, 
de végétation. Sauf au bord immédiat du Rhône, l'on 

52 



ne peut faire un pas sans monter ou descendre. La 
nature du terrain varie : granitique et schisteux dans 
plus de la moitié du Vivarais, avec deux vastes nappes 
basaltiques ; puis calcaire. En allant du nord au sud, 
nous approchons de la lumière méditerranéenne. Ce- 
pendant, de part et d'autre des cols, un même rythme 
soulève le pays avec des nuances différentes ,• nous 
retrouvons partout cette âme du Vivarais qui n'est 
pas une fiction de poète, mais qui, le long de nos 
routes, habite les hommes et les paysages. Elle nous 
parle dans l'ascétique recueillement des ravins de 
l'Erieux et de l'Eysse, quand nous montons, par 
l'orient, à la découverte du Mézenc, sous les hautes 
régions naguère parcourues. Toits gris de Saint-Mar- 
tial, accrochés aux pentes d'où la nuit tombe de bonne 
heure, et ce jardin de presbytère, en degrés taillés au 
flanc de la montagne, avec tant de fleurs dans l'ombre 
d'un soir d'automne ! 

Les routes qui s'en vont de Saint-Martial au Ger- 
bier ou à Lacham-Raphaël abandonnent les combes 
peuplées de châtaigniers pour les étendues désertes 
d'où elles dominent le chaos de cimes calcinées, cou- 
leur de cendre, qui s'enchevêtrent à l'est du Mézenc. 
Ce seront ensuite les pins maigres précédant les sapins, 
au bord des précipices ; la forêt qui se souvient des 
volcans. Enfin, le plateau. La nuit humectera déjà les 
herbes, sous un firmament plein d'étoiles. Tout près 
de nous tinteront des clochettes, car les vaches restent 
tard au pâturage. Ascension vers Lacham-Raphaël, par 
le chemin de Saint- Andéol-de-Fourchades ! J'entends 
encore les cloches de la prairie, mélancoliques et si 
pures, quand le vent n'est plus qu'un frisson de mon- 
tagnes endormies. N'avions-nous pas quitté la terre, ce 
soir où, du fond des vallées, nous arrivions aux pre- 
mières maisons du village ? 

53 



. 










Cl. B'.anc-Demilly 

Paysage volcanique à Lacham-Raphaël 

Bien en avant du Mézenc, c'est une autre vigie 
dans le ciel que le rocher de Soutron, énorme bloc vol- 
canique penché sur un piédestal de pins et de landes. 
Curieusement paradoxal quand on le contemple d'en 
bas, il apparaît, formidable, dans un silence religieux, 
au détour du sentier qui arrive de Borée en longeant 
les crêtes. Sur le faîte de cette acropole tailladée par 
les orages, une humble chapelle dédiée à saint Julien, 
ermite, où l'on monte en pèlerinage au début de juil- 
let ; telle est l'affluence que le prêtre doit célébrer la 
messe en plein air. Plus haut encore, une croix à côté 
d'un trou (peut-être une cupule celtique ?) dans lequel 
les gens du pays introduisent les pieds des enfants trop 
lents à marcher... Soutron domine tout le cirque du 

54 



Haut-Vivarais : croupes lointaines noyées au fond du 
ciel, escarpements de l'Erieux, fonds imprécis des 
couloirs qui tournent entre les pentes, et puis, du côté 
du soleil couchant, la muraille des plus hautes cimes, 
de la chaîne du Don et de Mézilhac jusqu'au Gerbier, 
au Mézenc, au rempart dénudé qui les prolonge vers 
Saint-Clément. Là-haut, nous avons pour compagnons 
les grands rapaces dont les ailes battent le vide aux 
alentours, et nous songeons aux deux frères de la 
légende et à leur sœur Marguerite : l'un gardait ses 
moutons sur le Soutron, chacun des autres sur quelque 
rocher de l'horizon ,• tous les dimanches, ils allumaient 
un feu, puis ils rentraient dans leur isolement, heureux 
d'avoir ainsi communiqué. Un dimanche, il n'y eut pas 
de flamme au sommet de Soutron. Les bergers accou- 
rurent et trouvèrent leur frère mort, les bras croisés sur 
sa poitrine, devant le ciel. Autour de lui, le troupeau 
s'était rassemblé. Est-ce la présence des ermites qui 
continue ? Au-dessus de cet espace tourmenté, nous 
éprouvons une joie sereine. Comme il faut monter loin 
des hommes pour se sentir ainsi délivré ! Cette allé- 
gresse nous accompagne dans la transparence du soir, 
quand nous revenons vers Borée, sous le Mézenc cou- 
ronné d'un long nuage sombre comme le panache 
rabattu d'un volcan. 

Malgré la complication et la roideur des pentes, 
nombreux sont les chemins qui nous conduisent vers 
le plateau. A Borée, nous entrons au sein même du 
chaos. Sapins et pierres s'ouvrent à peine, et le mys- 
tère demeure impénétrable, entre le suc de Sara et le 
rocher des Pradoux : Peyrala, le plus extraordinaire 
défilé du Haut-Vivarais. A côté, le pic basaltique de 
Tourou, monstre couvert d'écaillés, surgit d'entre les 
rocs de Gouléou et de Borée, comme s'il guettait une 
proie. Mais il y avait tant de calme, tant de clarté, dans 

55 




Borée et le Mézenc 



Cl Blanc-Demilly 



ce petit village qui repose sur l'herbe, à l'abri des mon- 
tagnes étranges ! Après les dernières maisons, la combe 
se creuse profondément. Quelques bois, puis le ruis- 
seau de la Saliouse, et déjà nous montons vers les soli- 
tudes où se blottit le hameau de Raffet. Une maison 
isolée fut engloutie par l'avalanche ; le carré de tuiles 
rouge vif, tranchant sur les lauzes, rappelle l'ancienne 
blessure. Des âpres dents du Roc des Boutières jus- 
qu'au Mézenc versant ses éboulis sur les prés, le ciel 
est clos. Comment des hommes peuvent-ils tirer leur 
subsistance de ces terres infertiles, et vivre si loin de 

56 



tout village ? Elle semblait pourtant heureuse de voir 
la lumière, cette noire enfant de cinq ou six ans qui 
se tenait au bord d'une rampe de pierres sèches pour 
nous observer. « Elle doit boire ici du bon lait », 
disions-nous. Son père se récria. « Du lait ? Que non ! 
mais du «pinard», avec du pain trempé...» Rudes 
gens, qu'il faudrait se garder de prendre pour des 
brutes ; ils aiment souvent à causer avec une verve 
déjà méridionale ; ils savent traiter leurs hôtes. Jusqu'à 
mi-flanc du Mézenc, les hommes luttent avec le sol, 
et ne l'abandonnent que lorsqu'il cède lui-même au 
rocher. 

C'est du côté de Borée que le roi des Cévennes est 
le plus grand, tel que l'a chanté le poète Julien Vo- 
cance. Au col nous attend la vieille croix des Bou- 
tières, sculptée dans un bloc, plus haute et mince que 
la croix de Peccata qui lui répond à l'autre bout du 
massif. Quand nous avons traversé l'échancrure, nous 
redescendons sur une pente plus douce ; la prairie à 
perte de vue cache les soubresauts qui vont s'atté- 
nuant. Il y aura même, dans les creux, des oasis fores- 
tières où la flore est particulièrement riche. 

La nouvelle route de Borée à la Chartreuse de Bon- 
nefoy fait mieux encore sentir le contraste, en s'élevant 
au-dessus du défilé de Peyrala, jusqu'à la lisière des 
bois : peu avant le col de la Clède, sapins et fayards 
nous enveloppent et ces fraîches fleurs, dans le demi- 
jour des clairières, font oublier la sauvagerie des ébou- 
lements du Sara / une tranchée nous introduit de la 
forêt dans le vaste pâturage au bout duquel les sapins 
reprennent. Un tel paysage évoque des Champs-Ely- 
sées soudain transportés du sein de la terre vers les 
cimes. Nous douterions-nous que nous avons longé la 
Roche des Boutières, avec ses molaires et ses canines 
d'un terrible relief ? 

57 



Vivarais volcanique 



Ce n'est plus la monotonie grandiose qui nous 
accablait un peu, dans la région vellave du Mézenc, 
vers Saint-Front et Chaudeyrac. Au sud-ouest, les eaux 
du plateau s'écoulent vers les affluents de l'Ardèche, 
par de brusques déchirures volcaniques. La plus singu- 
lière s'ouvre autour de Lacham-Raphaël dans les mon- 
tagnes dévorées par le feu de la terre. Elle est d'abord 
charmante, cette vallée de la Bourges que les pins et 
les fayards envahissent, mais bientôt elle découvrira 

son visage ra- 
vagé. Quand, 
après beaucoup 
de détours, nous 
parvenons 
au bord du pré- 
cipice dans 
lequel tombe la 
cascade, nous 
demeurons 
comme inter- 
dits. Ces roches 
couleur de 
rouille, ces noirs 
prismes basal- 
tiques, et les 
deux blanches 
gerbes bondis- 
sant d'une hau- 
teur de plus de 
trente mètres, 
composent un 
ensemble que 
Cascade du Ray-Pic !' on ne saurait 




Cl. Jacquin 



58 



décrire. Un bassin limpide, entouré de sable et de 
luxuriante végétation, recueille les eaux qui jaillissent 
de deux cuves, véritables marmites de cyclopes, invi- 
sibles derrière les rocs du sommet. Récemment, un 
jeune braconnier, poursuivi par les gendarmes, se 
noya dans l'un de ces gouffres, et son cadavre ne fut 
retrouvé qu'après de périlleuses recherches. 

La voie la plus directe pour passer du Haut en Bas- 
Vivarais présente, en raccourci, la plupart de nos con- 
trastes. Partie du Cheylard, elle remonte la vallée de la 
Dorne, qui se rétrécit et se dépouille peu à peu de ses 
châtaigniers. Après le pont de Sardige, elle s'élève en 
spirale, face au Mézenc et à tant de solitudes boule- 
versées par les cataclysmes qui leur ont laissé un éter- 
nel reflet de crépuscule. 

A Mézilhac, austère village caché par un talus de 
prairies, avec ses maisons longues et basses, son clo- 
cher à jour, sa fontaine avare presque tarie en été, 
commencent les montagnes du Coiron. Une admirable 
route de crête parcourt des étendues pierreuses, brû- 
lées par le soleil, du col des Quatre Vios aux cols de 
la Fayolle et de l'Escrinet. Mais nous la laissons à notre 
gauche pour descendre sur Vals-les-Bains par les éton- 
nantes gorges de la Volane aux grands rochers vert- 
de-gris. Rapidement, nous nous abaissons de près de 
sept cents mètres. Entre le vieux bourg perché d'An- 
traigues et le cratère de la Coupe d'Aizac, s'échelon- 
nent d'innombrables rangées de tuyaux d'orgue. Ainsi 
des fleuves de lave débordèrent dans les vallées envi- 
ronnantes que remplissent aujourd'hui des flots de 
végétation. Tous ces couloirs basaltiques, Burzet, Mont- 
pezat, Thueyts, nous plongent dans la même fraîcheur, 
dans le même charme abondant et brusque. Partout 
des eaux minérales pétillent. A Neyrac, ancienne 

59 







P^^s 


-= -*.. , -" r . .A. 


'''M? ^V^ 


^tfàï-^i^ 







Mézilhac 



Cl. Jacquin 



léproserie au flanc du volcan de Souilhol, des glo- 
bules d'acide carbonique crèvent dans un bassin jau- 
nâtre ; autour des « moffettes » et dans la « grotte de 
la mort », insectes et animaux de petite taille tombent 
asphyxiés. Le Vulcain vivarois est ici tout proche, un 
Vulcain d'une âpre mélancolie, cependant qu'à Vals- 
les-Bains, la nature, favorisée par un climat de Pro- 
vence, redevient gracieuse. Lorsqu'en septembre nous 
tombons de Mézilhac dans la floraison rose, pourpre, 
violette des massifs qui embellissent les parcs, nous 
nous croyons transportés dans une exotique féerie. 
Vais, la plus célèbre de nos stations vivaroises depuis 
le XVIP siècle, a pris l'aspect d'une moderne ville 
d'eaux. Mais que de fontaines plus humbles, de chaque 
côté du Mézenc ! Bois-Lantal, Désaignes, en Haut-Viva- 
rais ; Jaujac, le Pestrin, vers le sud ; et, aux confins de 
la Lozère, les sources chaudes de Saint-Laurent. 

Tandis que Vais s'épanouit dans un creux de ver- 

60 



dure, Aubenas, tout près, couvre de ses tours et de ses 
clochers un éperon montagneux qui porte la vigne, 
l'olivier, le cyprès ; sa place de l'Airette contemple la 
chaîne de Mézilhac ,• et là-bas, sous la roche de Gour- 
don, le col de l'Escrinet où le vent court joyeusement 
de l'herbe aux rochers, bleu et vert, couleur de beau 
temps, nous cache l'actuel chef-lieu du département 
de l'Ardèche. A Privas, c'est encore le Vivarais capri- 
cant, au milieu des pentes grillées que l'on découvre 
de l'esplanade, avec des surprises comme cette claire 
rivière d'Ouvèze sous les arches du pont Louis XIII, 
ou bien, au détour d'un chemin torride, l'oasis de 
Coux, étageant sur le ravin ses vieilles maisons ceintes 
de cyprès et de peupliers, en face de la sombre mon- 
tagne où se cachent les grottes de la Jaubernie. 

Sous les frênes des ruisseaux, nous rêvons de ber- 




Privas - Le pont Louis XIII 



Cl. Bouillane 



61 



geries et d'idylles. Mais la montagne nous domine, et 
ses flancs escarpés conseillent de ne pas céder trop 
vite à l'illusion. Le rocher donne à tous les horizons 
du Vivarais un accent tragique ; le souvenir des 
anciennes luttes résonne dans les échos. Nos routes 
isolées demeurèrent longtemps peu sûres, et dans les 
époques où l'on n'y rencontrait pas les combattants 
des guerres de religion, elles étaient encore semées 
d'embûches. On m'a montré des cavernes percées de 
meurtrières par où les brigands fusillaient les voya- 
geurs, des souterrains où les âmes des faux-mon- 
nayeurs, d'après la légende, reviennent battre le métal, 
un grand pont en dos d'âne ou une montée que les 
diligences ne franchissaient guère, disait-on, sans être 
attaquées. 

Pendant la Révolution, les agressions se multi- 
plièrent, le long des chemins où passaient les convois 
de la République. Un curieux personnage, le « roi de 
Bauzon », avait établi son camp sur le territoire de la 
commune de Mazan et rançonnait tout le pays, s'atta- 
quant surtout aux partisans du nouveau régime, et 
recevant magnifiquement ses amis. Invisibles, insaisis- 
sables, les bandes du roi de Bauzon tombaient à l'im- 
proviste sur les soldats et les gendarmes ; elles fail- 
lirent même s'emparer de Montpezat. Les détache- 
ments qui fouillaient les bois finirent par capturer son 
principal auxiliaire ,• le « roi » le suivit bientôt et mou- 
rut en prison à Privas. 

Dans la première moitié du XIX L siècle, deux 
repaires de brigands terrifièrent les imaginations ,- la 
maison de Meyras, aujourd'hui disparue, au débouché 
d'un ravin de basaltes, et l'auberge de Peyrebeilhe, 
sur la partie la plus désolée du haut plateau, dont 
Roger de Pampelonne, dans une pièce récente, fait 

62 




Château de Largentière 



revivre l'atmosphère d'autant plus intensément qu'il 
évite le facile mélodrame. 

Je me souviens de la complainte chantée, l'an der- 
nier, un jour de foire, dans un bourg cévenol. Les mon- 
tagnards, serrés autour des musiciens ambulants, écou- 
taient avec une sorte de recueillement / après cent ans, 
Peyrebeilhe gardait pour eux tout son horrible pres- 
tige, bien plus, sans doute, que pour certains touristes 
qui vont aujourd'hui à 1' « Auberge sanglante » en par- 
tie de plaisir. Ces bruyants visiteurs ont le goût des 
antithèses, car vraiment, si l'horizon de Peyrebeilhe ne 
manque pas de grandeur, le plateau, depuis Pradelles 
et La Fayette, demeure terriblement triste et nu, quand 
le vent noir y souffle à travers les landes déchirées par 
quelque récif... On ne peut s'empêcher de songer aux 
nuits de neige et de bourrasque durant lesquelles les 
voyageurs disparaissaient si facilement — dans les con- 
gères ou ailleurs... 

Bas-Vivarais calcaire 

Ce n'est pas une région d'altitude, mais nous 
entrons dans un grand pays mystérieux, sous le soleil 
et le vent chargé d'arômes. Sauf du côté du Rhône et 
de la Cévenne, et aussi dans quelques bassins d'allu- 
vions, comme Vallon ou Ruoms, les habitants sont 
rares ; on traverse des kilomètres sans trouver une mai- 
son, un champ. Et pourtant, que de nuances, quel har- 
monieux mélange de grâce et d'âpreté donnant au 
paysage un charme indéfinissable ! C'est déjà l'air de 
Provence, alors que nous étions sur les hauts plateaux 
quelques heures auparavant. 

Au couchant, notre horizon est fermé par un ma- 
gnifique ensemble de collines, au pied de la massive 

64 




Montréal - L'église et le château 



Cl. d'Ameville 



Cham du Cros, couverte de bruyères en septembre et 
dont les teintes changent avec les instants. Joyeuse, 
ancien fief d'une grande famille de France, contemple, 
de son château, les degrés d'oliviers, de pins, de châ- 
taigniers, étages sous le Tanargue. Aux abords de Lar- 
gentière qui se réfugie dans une fissure du rocher avec 
son château-fort et ses jardins, c'est une apparition 
d'Italie que les tours carrées de Montréal, parmi les 
noirs cyprès. Ce petit village éclatant, nous le traver- 
sons pour pénétrer dans les forêts de pins de Sanilhac, 
sous les résineux si bleus dans la lumière, avec leurs 
larges aiguilles et leurs pommes géantes. Quelles sen- 

65 



teurs nous respirons, cependant qu'une trouée toute 
droite s'ouvre, en plein bois, sur un fouillis de clairs 
coteaux ! Il semble que la Cévenne veuille nous en- 
chanter avant de disparaître dans le maquis du Bas- 
Vivarais. 

Près de Ruoms, nous abordons le calcaire par un 
défilé que la route suit en creusant des couloirs sous 
la falaise. Entre deux tunnels, nous apercevons la 
rivière. Les rochers, vêtus à leur base d'arbustes et de 
ronces, plongent dans un silence étrange, plus inanimé 
que le silence des ravins granitiques. Un vers du poète 
Albert Flory nous obsède : « Défilé de Ruoms, cloître 
au bord de l'Ardèche... » L'étroit ruban de ciel, très 
loin au-dessus de l'eau, brille sur cette prison où l'on 
finit par étouffer. Même impression dans les gorges 



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Cl. d'Arneville 

... Défilé de Ruoms, cloître au bord de l'Ardèche... » 



66 







Cl. d'Arneville 



Entrée des défilés de Ruoms 




Vogue 



Cl. d'Arneville 



de Labeaume, qui fendent le plateau hérissé de 
rocailles et de buissons. D'énormes micocouliers om- 
brageaient le passage. Un figuier avait poussé entre 
deux murailles ; des gamins grimpaient pour cueillir 
les fruits. Et tout à coup, nous nous trouvions dans une 
ruelle où tombait, en pleine après-midi, l'obscurité du 
soir. Village de troglodytes, village secret que l'on ne 
peut découvrir avant d'avoir pénétré jusqu'à son 
cœur... 

Telle est encore la position du bourg de Vogué. 
Les murs de soutènement du quai, véritable enceinte 
dont les tourelles plongent dans les eaux, les maisons 
dominées par le château carré, se confondent aux 
grandes parois bosselées qui surplombent ce tournant 
de l'Ardèche. Il semble qu'ici, depuis des siècles, la 
vie et les hommes n'aient pas plus changé que le reflet 
du rocher dans la rivière. Le berceau des Vogué se 
trouve aux environs, à Rochecolombe, « dans la plus 

68 



sauvage gorge du monde », écrit l'auteur des « Notes 
sur le Bas-Vivarais ». 

Au-dessus du labyrinthe de l'Ardèche, Balazuc est 
plus mystérieux encore. Sa tour ronde, massive, appa- 
raît de loin comme une sentinelle du désert, mais nous 
ne voyons les maisons qu'en arrivant à leur pied : un 
village mort, où trois habitations tur quatre tombent 
en ruines, où l'on rencontre un vestige du passé à 
chaque tournant des escaliers coupés de voûtes. Par- 
fois, une masure fut consolidée ou reconstruite ,- sur un 
perron flambent les géraniums écarlates, cependant 
que, très bas, sous l'amoncellement de décombres et 
de ronces, la rivière luit dans son golfe apaisé. En ce 
bourg croulant qui sent la chèvre et la futaille, on 
éprouve une impression d'ardeur exaspérée ,• la vie 




Balazuc 



Cl. d'Arneville 



69 



continue, âpre, 
joyeuse, sous le 
soleil. Les hom- 
mes que nous 
rencontrons dans 
les vignes et les 
champs ne sont- 
ils pas les descen- 
dants des Sarra- 
sins ? De cette 
retraite, un sei- 
gneur de Balazuc, 
Pons, ami du 
comte de Tou- 
louse, partit pour 
la première Croi- 
sade ; avec son 
compagnon Ray- 
mond d'Agiles, il 
écrivit l'« Histoire 
des Français qui 
prirent Jérusa- 
lem ». Pons de Ba- 
lazuc fut tué au 
siège d'Archos. Il 
y eut aussi un 
troubadour, Guillaume. Mais où dorment tous les sei- 
gneurs de Balazuc, unis aux Montréal, qui jouèrent un 
grand rôle dans les armées catholiques du Vivarais, 
durant les guerres de religion ? 

Des montagnettes, parmi lesquelles on distingue 
la chaîne de Berg, la Dent de Rez, et plus près, la sin- 
gulière cheminée du rocher de Sampzon, partagent du 
nord au sud le Bas-Vivarais calcaire. Elles escortent, 
sur l'horizon du levant, le long cortège des landes et 




Cl. d'Arneville 

Païolive - L'ours et le lion 



70 



des bois clairsemés où les chênes nains et les dolmens 
dépassent à peine les pierres. Le désert prend bientôt 
un aspect ruiniforme ; l'amère odeur du buis flotte pen- 
dant des lieues ; - elle sera plus tenace encore, de l'autre 
côté du Chassezac, à travers le bois de Païolive. 

Païolive ! Pour atteindre le plateau, nous grimpons 
sur la côte qui domine l'oasis des Vans, parmi les sar- 
riettes et les aspics ; derrière nous, les montagnes vertes 
sont brusquement séparées, par le Chassezac, des 
falaises qui moutonnent à l'infini. Ne pénétrons point 
dans Païolive 
sans nous orien- 
ter : nous nous 
égarerions 
de clairière en 
clairière, entre 
les rocs bizarres 
aux formes 
d'animaux. Par- 
fois des arbres 
plus touffus ré- 
pandent sur 
l'herbe un peu 
de fraîcheur ; on 
aimerait dormir 
à leur ombre, 
avant de repren- 
dre la course 
dans le dédale 
embrasé, jusqu'à 
la sinueuse fa- 
laise au pied de 
laquelle som- 
meille le Chasse- 
zac. Les Chouan?, 




Païolive - La Gleyzasse 



71 




de Jan de la Lune, cachés dans les grottes qui surplom- 
bent la rivière, et surtout dans ce refuge grandiose de 
la Gleyzasse (église) , ont soutenu des combats épiques 
en roulant des quartiers de roche. On a trouvé des frag- 
ments de poteries, des silex qui attestent que les 
cavernes furent habitées à une époque très lointaine. 
Mais il y a autour de Païolive d'autres témoins, les dol- 
mens, que les paysans appellent « maisons des fées ». 
Le Bas-Vivarais en possède des centaines, perdus à tra- 
vers les taillis et les herbes hautes, dans la couleur gri- 
sâtre des solitudes. L'un des plus imposants se trouve 
à Saint-Alban-sous-Sampzon, au faîte d'une éminence 
aride fleurant le thym, en face des lointaines cimes du 
Tanargue. Un chemin de croix et un oratoire ont été 
bâtis sur le même monticule ; ainsi, en divers points 
du Haut et du Bas-Vivarais, des calvaires ont-ils exor- 
cisé les anciens lieux druidiques. Sur la plate-forme de 
Saint-Alban, l'un des points culminants d'une région 
vaste et uniforme où le moindre tas de pierres devient 
observatoire, le voisinage de la croix et du dolmen 
prend la valeur d'un symbole. 

Derrière les montagnes de Vallon s'ouvre un autre 
désert. J'y suis entré un matin de septembre ; j'aper- 
cevais en me retournant, dans une trouée gigan- 
tesque, la campagne brumeuse sur laquelle régnait le 
Tanargue. Parmi les buissons aromatiques, un figuier 
sauvage tendait ses petits fruits cendrés sous les 
gouttes de rosée. Des granges abandonnées dormaient 
près des cols. Puis, par la double courbe du « Saut du 
Loup » - une ellipse que l'on croirait tracée par la 
main d'un géomètre -, la route gagnait Saint-Remèze, 
couleur de terre et d'herbe sèche. Des lignes d'aman- 
diers vert clair alternaient avec les mûriers ,- c'était une 
joie de retrouver un peu de végétation vivante, aux 

72 







Champs d'amandiers à Saint-Remèze 



Cl. d'Ameville 



environs du vieux village, entre la Dent de Rez et les 
premières vagues de la forêt du Laoul. 

Une forêt ? La plus vaste du Vivarais, dit-on. Mais 
c'est une forêt qui ne donne pas d'ombre. Après les 
pins parasols de la chapelle Sainte-Anne, commencent 
les buis, les térébinthes, les petits chênes verts, multi- 
pliés bientôt à perte de vue aux quatre coins du ciel : 
un océan presque étale, couvrant tous les degrés du 
plateau de son rythme régulier, de son infini silence. 
A peine un bouquet de pins autour de la maison fores- 
tière, sur les arbustes luisants. 

Point de sources : l'eau circule en torrents souter- 
rains ; partout la rocaille sonne creux sous les clous 
des semelles. Du côté de Bidon, elle est trouée par de 

73 



véritables gouffres appelés «avens». Une différence 
de lumière entre deux lignes annonce les gorges de 
l'Ardèche. Vers l'ouest, les feuillages métalliques étrei- 
gnent monuments et tombeaux des Celtes : « plou- 
rouses », « joyandes », «maisons des fées». Quel hori- 
zon, et quel vide, autour du dolmen de Champvermeil, 
immobile gardien des étendues ! On serait un peu 
accablé de se sentir tellement seul, entre la mer ondu- 
lante des chênes verts et le ciel qui semble les refléter 
si, de loin en loin, n'apparaissait sur les feuilles le toit 
long, aux tuiles ocreuses, d'une bergerie, ou bien, pres- 
que confondu à l'horizon, le panache de fumée des 
charbonniers. Enfin, les arbres deviennent moins 
denses et font place, par endroits, à des champs de 
lavande, comme des troupeaux de hérissons d'un gris 
azuré. Nous descendons vers la vallée du Rhône, avec 
au fond du cœur la nostalgie des espaces vierges du 
Laoul, le pays le plus attirant dont ait rêvé mon 
enfance et qui, pour moi, garde encore tout son secret. 
Le Laoul s'arrête à la fois sur la vallée du Rhône 
et sur la plaine de l'Ardèche. Vers Saint-Martin, la 
rivière, échappée aux gorges, s'élargit parmi les sables, 
dans une lumière aussi limpide que ses eaux, sous les 
festons des ruines d'Aiguèze. Voici la région des 
grottes creusées depuis des millénaires par les pluies 
qui tombent à la surface des plateaux calcaires et dis- 
paraissent aussitôt dans les fissures. Lits de torrents 
desséchés dans la nuit des inextricables dédales, 
peuples de stalactites, lacs souterrains... Les spéléo- 
logues ont trouvé ici un abondant sujet d'explorations. 
M. Martel considère la grotte de Saint-Marcel comme 
une des plus belles d'Europe. De part et d'autre du cou- 
loir, jusqu'à Vallon, les excavations se prolongent. Les 
garrigues du Laoul couvrent un abîme plus impéné- 

74 



trable encore. Nous comprenons qu'elles soient pour 
l'imagination paysanne le royaume des Fées. 

L'extrémité nord du plateau de Saint-Remèze dé- 
roule en dehors de la forêt des paysages pleins de 
grâce et de vivacité. Sous les montagnes de Berg, on 
entend les clochettes des moutons disséminés dans les 
bosquets broussailleux. Au village des Hellis, ou à 
Saint- Vincent, nous admirons dans sa majesté nue 
l'abrupte Dent de Rez, la montagne celtique aperçue 
de tous les points du Bas-Vivarais. La haute plaine 
s'effondre sur une sorte de baie dans laquelle appa- 
raît, à mi-côte, le village escarpé de Gras. Puis elle 
continue vers la petite église de Larnas, posée sur 
l'herbe avec les cyprès du cimetière, loin du village : 




C\ d'Arneville 
Saint-Montan 

75 



un sanctuaire digne de Fra Angelico. Nous sommes 
pourtant au seuil des gorges de Saint-Montan, 
brusques, farouches, entre des murailles verticales. Au 
VII e siècle, un anachorète vint des marches de l'est y 
chercher l'isolement d'une beaume à peine visible au- 
dessus du Val Chaud. Il vécut ici trente ou quarante 
ans, puis, d'après la tradition, quitta sa grotte pour 
échapper aux foules qui montaient le visiter. Ce pays 
devait exercer un attrait particulier sur les hommes 
épris de recueillement, puisqu'au XVII e et au 
XVIII e siècles, il fut encore le centre d'une commu- 
nauté d'ermites. Aussi bien que les retraites forestières 
de Bonnefoy et de Mazan, la solitude desséchée qui 
leur ressemble si peu favorise la vie intérieure et 
donne aux âmes la faim du ciel. 

Après l'église romane de San Samonta, les tours 
carrées et l'enceinte du château dégringolent sur le 
village, au fond d'une autre combe. Toujours cette 
obsédante blancheur du calcaire... Dans le soir 
humide, déjà sombre à cause des pentes voisines, les 
eaux retentissent de toutes parts. Des enfants courent 
en poussant de grands cris. Où donc avais-je éprouvé 
semblable impression d'éloignement et presque de 
bout du monde ? En d'autres villages perdus sur les 
Hautes-Cévennes, peut-être à Lanarce ou à Saint-Cir- 
gues. Visage toujours pareil de mon Vivarais... Dans 
un décor aussi sauvage, dans une atmosphère si riche 
de souvenirs, l'altitude importe peu. L'humble bourg 
de Saint-Montan, à quelques pas du Rhône, nous fait 
entendre les voix de la montagne, tandis que nous 
nous arrêtons entre les pins aux magnifiques panaches 
entourant le cimetière et le monument aux Morts, pour 
regarder une fois encore les toits qui s'endorment sous 
le rocher. 



76 




Cl. G. Chamontin 

... les caprices des eaux qui attaquent le rocher... 



V 



SAISONS, JOURS ET NUITS DU VIVARAIS 



Le vent 



Si les pentes du Vivarais ont un aspect tourmenté, 
elles le doivent bien aux bouleversements géologi- 
ques, mais aussi aux caprices des eaux qui attaquent 
le rocher, aux courants d'air qui tordent en tout sens 
les arbres et les genêts. Le Vivarais est un des plus 
beaux royaumes du vent. Les sommets ne connaissent 
jamais de repos. Quand les forêts semblent dormir, on 
entend encore, à travers les pins et les sapins, de 
grands soupirs confus. Les tourbillons battront les pla- 

77 



teaux du Mézenc, les cols du Coiron et du Tanargue. 
Ici, le vent permet aux bois de pousser ; ailleurs, il 
tolère seulement le maquis et la lande. Nous le ren- 
contrerons partout, luttant souvent contre lui-même, 
changeant avec la saison, toujours maître des paysages 
dont il semble attiser la flamme secrète en leur com- 
muniquant son inquiétude. Sur le fleuve, sur les mon- 
tagnes, le vent recueille les parfums de l'espace. Il 
nous frappe le visage au tournant où le Mézenc sur- 
git... En toute saison, les jours sont rares où il ne 
voyage pas devant nous à travers les plateaux. 

Dans la vallée du Rhône, souffle le mistral rude et 
bienfaisant qui tourne vers la Méditerranée les 
branches des platanes. C'est, à peu de chose près, la 
bise, ou l'aouro (aura) en montagne. L'horizon 
demeure vague ; mais la lumière enveloppe les détails 
proches. Vent du beau temps d'été, vent des clairs 
matins d'hiver. Mais quand soufflent, de l'ouest ou du 
nord-ouest, les «vents de la chicane», la «traverse», 
1' « auvergnasse », de noirs nuages défilent sans fin 
pour crever en ondées. Souvent aussi la bourrasque, 
déchirant les voiles du ciel, qui se reforment aussitôt, 
pousse devant elle pendant des heures les masses com- 
pactes de vapeurs, ou bien les écharpes de brume 
accrochées aux sapins gémissants. On croirait voir 
bouillonner, dans la brèche des cols, une cuve d'enfer. 
Le vent d'ouest, tournant au nord, ouvre une porte d'or 
et de pourpre dans le crépuscule, sur les lointains 
extraordinairement précis. Le ciel, ruisselant encore, se 
nettoie brusquement. Dès le commencement de l'au- 
tomne, on peut craindre alors une gelée nocturne. La 
pluie vient encore avec le vent du sud, ou « marin » ,• 
il galope sans se lasser pendant des jours et des nuits, 
rapproche les cimes qu'il revêt, sur l'horizon, d'une 
couleur plombée : temps des ouragans d'automne. Au 

78 



printemps, le vent du midi n'amène pas toujours 
l'averse : c'est alors le a vent blanc », le vent « fuiaret » 
qui donne mal à la tête et fait pousser les jeunes 
feuilles. 

Saisons 

La montagne varie sans cesse : pas un bois, pas 
un ravin qui ressemblent à ceux d'alentour et donnent 
l'impression du déjà vu. Si nous restons quelques 
semaines au même endroit, nous le verrons se trans- 
former. L'âme demeure pareille, le visage change avec 
chaque saison. 

Plein été ! abondance des fruits dans la vallée du 
Rhône et sur les collines... Les feuilles des platanes, 
les pampres des vignobles remplissent d'effluves le 
matin ,• l'herbe grise des talus est criblée de coqueli- 
cots. Déjà, dans les vergers innombrables, les cerises 
commencent à mûrir, puis les abricots, les pêches. Mais 
sur les sommets, la jeune saison fleurit encore : il y a 
beau temps que la plaine est fauchée quand, autour 
du Mézenc, les prés s'épanouissent dans toute leur 
splendeur. Que de parfums, dans l'impalpable vapeur 
qui flotte sur les graminées ! Les herbes ne sont pas 
très hautes, en ce climat. Elles sont illuminées d'œillets 
sauvages, dont le sang n'est nulle part aussi vif, d'or- 
chidées violettes, de marguerites à l'éclatante blan- 
cheur. A travers les clairières, campanules et sca- 
bieuses frémissent près des sources cachées dans 
l'herbe, entre les sapins. La grande gentiane, le trollius, 
l'arnica, régnent sur la prairie. La violette des mon- 
tagnes multiplie ses tremblants pétales bleus. 

Sainte-Eulalie est le grand centre du commerce des 
herbes médicinales ; chaque année, le dimanche après 
le 12 juillet, au sortir de la messe, commence la grande 

79 




Eté 



Cl. Blanc-Demilly 



« foire aux violettes », un étonnant marché aux fleurs 
qui attire pharmaciens, herboristes, revendeurs des 
villes voisines, et même de Lyon et Marseille. On y 
vend la violette, bien entendu, et l'arnica, le pied de 
chat, la patte-loubière, et ce thé d'Europe qui, paraît-il, 
bien séché à l'ombre, possède autant de saveur que le 

80 



thé de Chine ou de Ceylan. Comment se faire une 
idée de la richesse de la flore en haute montagne, sans 
avoir consulté le magnifique herbier assemblé avec 
amour par M. Paul Besson, de Sainte-Eulalie, pour qui 
les plantes vivaroises, pas plus que les pierres et les 
paysages, ne gardent de secret ? 

Du Tanargue au Pilât, mai, juin, juillet marquent 
l'apothéose de la montagne. Partout des prés en fleurs, 
et des eaux vives, et le chant du grillon, aigu, enivré, 
perçant en vrille le silence des grands après-midi. Le 
long des talus jaunissent à foison les mille-pertuis qui 
guérissent de la pleurésie, selon les uns, et, selon 
d'autres, de la folie. L'illumination des genêts envahit 
les bois. Elle était en marche depuis des semaines, elle 
a grimpé de colline en colline, et maintenant tout le 
Vivarais lui appartient, dans la symphonie noir et or 
du printemps de juin. Sur les plus pauvres landes flotte 
un parfum amer, léger, pourtant si capiteux, qui nous 
grise tout à coup au sortir des forêts. C'est l'âme 
inquiète des genêts qui brûle vers l'azur. De quels sou- 
venirs s'enivre-t-elle, et pourquoi veut-elle ainsi nous 
obséder ? Même dans la joie, le pays demeure un peu 
mélancolique. Les plus ardentes couleurs, avivées par 
le soleil, ne troublent point son recueillement. Pas de 
feuillages trop lourds. A côté des résineux dont les 
aiguilles ont bravé l'hiver, les hêtres recommencent 
seulement à verdir. Dégagé de la volupté trop maté- 
rielle des plaines, le printemps montagnard conserve 
une pureté d'eaux de source, comme toutes les choses 
voisines du ciel. 

L'été arrive brusquement et dure peu : il n'est, sur 
les cimes du Haut-Vivarais que le vestibule magnifi- 
que de l'automne. Juillet ouvre l'époque des fenaisons. 
Le bruit rythmé de l'acier raclant les tiges ne s'arrête 

81 




Gerbiers avant l'orage 



Cl. Blanc-Demilly 



qu'en plein midi, pendant que les faucheurs dînent à 
l'ombre, avec les victuailles des paniers que les filles 
leur apportent de la ferme. Ils boivent à longs traits 
le vin des gourdes rafraîchies au ruisseau. Après la 
sieste, le tintement des faux que l'on aiguise rompt le 
silence, et les herbes recommencent à tomber. Toutes 
les fleurs coupées sécheront dans les tas longuement 
remués au soleil par les râteaux. Un soir, fiévreuse- 
ment on accumulera le foin sur les voitures. On se 
hâtera, surtout si le ciel est chargé de nuages, afin de 
« rentrer » le plus possible de « voyages » avant la nuit. 
De grands domaines en récoltent trente ou quarante, 
davantage même. Des enfants ou des jeunes filles sont 
juchés au faîte des chars qui, de loin, paraissent des 

82 



meules avançant toutes seules sur les prés. Les bœufs 
tirent patiemment ; sur les côtes glissantes, ils freinent 
en roidissant leurs pattes et accomplissent des prodiges 
d'énergie, sous la conduite du maître qui les encourage 
en les appelant par leur nom, en touchant leur joug 
avec l'aiguillon que l'on croirait magique. Dans cer- 
taines fermes du Mézenc, on fait glisser le foin sur des 
« carreaux », sortes de traîneaux que les bœufs emmè- 
nent plus facilement à travers les obstacles et qui sont 
parfois munis de roulettes. Mais quand la pente est trop 
abrupte, dans la région de Borée, par exemple, j'ai vu 
la meule tout entière portée par un cheval qui remonte 
du fond du ravin en disparaissant sous le fardeau. 

En montagne, c'est au moment des foins qu'il y a 
le plus d'activité. Les garçons des vallées s'embauche- 
ront pour quelques semaines et repartiront, leur 
manche à faux sur l'épaule, avec, au flanc, le carquois 
contenant la pierre à aiguiser, et, dans leur poche, un 
pécule appréciable, car les faucheurs, logés, nourris, 




les bœufs tirent patiemment... 



L. Pize 



83 



désaltérés, gagnent en outre de bonnes journées dans 
les fermes du plateau. 

Le temps de la moisson passe plus inaperçu : il ne 
s'agit pas, bien entendu, des exploitations agricoles 
des bas pays. Mais au-dessus de cinq à six cents mètres 
d'altitude, les champs de céréales sont rares, à peine 
suffisants pour composer un damier avec les prairies. 
Le climat et le sol ne permettent que le seigle, dont 
la farine sera pétrie souvent par le propriétaire lui- 
même. Le cultivateur de la plaine est tout étonné de 
voir que, là-haut, on moissonne vers la mi-août ; avec 
les épis tombent les dernières fleurs de l'été, sca- 
bieuses et bleuets dont l'azur effaçait l'éclat des seigles 
mûrs. L'automne fait sentir son approche ,- une année, 
j'assistai aux moissons, non plus sous le soleil qui est 
leur accompagnement classique, mais dans un brouil- 
lard de Cimmérie où j'entendais les faux sans les voir, 
où les tas de gerbes détrempées semblaient apparte- 
nir à Perséphone plutôt qu'à Cérès. 

Dès le mois d'août, les colchiques ou « veilleuses » 
apparaissent dans les prés humides. Leur flamme 
mauve n'est pas d'un bon augure, et l'on prétend que 
leur poison nuit aux vaches. En septembre, elles se 
multiplieront dans toutes les prairies du Haut et du 
Bas-Vivarais, pour annoncer la tristesse du déclin. 

Les paysages ne restent pas longtemps sans cou- 
leur. Au feu doré des genêts qui se prolonge jusqu'en 
juillet si la floraison a été tardive, succèdent, quelques 
semaines après, les bruyères, comme un reflet des ven- 
danges que le soleil prépare dans la plaine. Les perles 
de la rosée se mélangent aux innombrables perles 
roses fraîchement épanouies sur la mousse. Les mon- 
tagnes prennent une teinte lie-de-vin. Fleurs émou- 
vantes entre toutes, parce que leurs bouquets, rap- 

84 



portés en ville, peuvent conserver pendant plusieurs 
mois le souvenir des fins d'été. Nous leur pardonnons 
d'être les avant-coureuses de l'hiver ; elles se survi- 
vront à elles-mêmes jusqu'à ce que leur pourpre soit 
complètement délavée par les pluies de novembre, 
jusqu'à ce que la dernière étincelle, cachée dans les 
fougères mortes, soit étouffée par la neige, <r Eh quoi ! 
dira-t-on, il y a des bruyères partout, et qui se ressem- 
blent toutes. » Mais on ne sait pas de quelle pensive 
poésie elles enveloppent les paysages granitiques du 
Haut-Vivarais, ces bois vêtus de lichen, ces landes où 
nous rêvons de menhirs. Avez-vous admiré, en Bas- 
Vivarais, ces bruyères grandes comme des arbustes, 
sous les châtaigniers, suprêmes fleurs où l'été finit dans 
un crépuscule ardent ? 

S'il n'y avait ni colchiques, ni bruyères, le regain 
que l'on coupe dans le creux des vallons ferait croire 
à un second printemps plus triste ,- jamais le Vivarais 
n'eut tant de douceur qu'en septembre. Les coteaux 
offrent à profusion leurs raisins blancs et violets. Le 
Bas-Vivarais surtout conserve, parmi les herbes sèches, 
un goût d'alberge et de figue d'or. Mais à mesure 
qu'on approche des cimes, les vergers deviennent plus 
rares : quelques hautes branches des jardins s'illumi- 
nent de prunes bleues. Le soleil achève de cuire les 
baies des merisiers, qui tomberont dans l'herbe pour 
le régal des bergères. Les poiriers de Pailharès s'alour- 
dissent / après les nuits de vent, les pommes aux joues 
striées de feu jonchent les chemins. N'oublions pas les 
petites poires vertes et brunes que l'on apporte des 
hautes vallées pour les vendre, le dimanche, à la porte 
des églises. A la fois âpres et sucrées, elles ont toute 
la saveur d'un automne sauvage. Puis il n'y a plus que 
les derniers fruits de la forêt, airelles, framboises, tar- 
dives fraises des bois ; autour des fermes, les sorbiers 

85 



des oiseaux dont les bouquets de grains de pourpre, 
si beaux en plein azur, mûrissent pour les grives. 

Si l'arrière-saison des montagnes est pauvre de 
fruits, elle nous réserve, sous bois, quand la lune est 
favorable, les champignons que l'on saisit dans le petit 
matin, comme au piège, mal réveillés, encore tout 
humides du baiser de la nuit : quelques suprêmes 
chanterelles dorées sous les panaches de mousse, la 
« cocumelle », bergère des lisières, les « jaunissons » au 
parfum de réséda, les « crêtes de coq » plus dignes 
d'être appelées feuilles d'acanthe, les humbles « char- 
bonniers », les « langues de bœuf » coriaces, et surtout 
le bolet, seigneur des cryptogames, le cèpe au chapeau 
couleur d'automne, à la chair blanche et ferme, facile 
à distinguer du « bolet de Satan » qui multiplie dans 
l'ombre ses flamboiements de fleur du mal. Un len- 
demain de pluie, cette promenade sous les pins est 
un éblouissement : d'innombrables champignons aux 
formes et aux couleurs étranges peuplent le demi-jour. 
La fausse oronge étend partout ses ombrelles rouges 
tachées de blanc. Elle contient un poison redoutable. 
C'est plutôt vers le sud que l'on cueille la délicieuse 
oronge comestible. 

Les montagnards ne ramassent guère que le bolet ,- 
tout petit, découvert par les enfants qui grattent les 
racines des sapinières, il est conservé dans des flacons 
de vinaigre pour les hors-d'œuvre et les assaison- 
nements ; plus gros, on le découpe et il sèche au 
soleil sur des planches ; jusqu'à la Toussaint, chaque 
maison est ainsi ornée d'un étalage où revivent les 
parfums de la forêt. Les champignons secs, dans les 
foires qui précèdent l'hiver, se vendent à pleins sacs, 
et fort bien. Mais rien ne vaut, dans quelque salle à 
manger rustique, un bon plat de bolets frais. 

En août et septembre, on se hâte de battre le blé 

86 



ou le seigle, partout où peut pénétrer la machine à 
vapeur remorquée par un long cortège de bœufs. 
Nombreux, d'ailleurs, sont les pays où l'on use encore 
de fléaux. En Bas-Vivarais, le rouleau de pierre, le 
même depuis des siècles, est tiré par un cheval sur 
l'aire chargée d'épis. 

Tandis que résonnent sur les planches des greniers 
les battoirs au rythme obsédant, musique d'automne, 
la montagne a pris le deuil de l'été qui s'éloigne un 
peu plus, - avec quelle douloureuse magnificence ! - 
à chaque crépuscule : les tapis d'airelliers sont écla- 
boussés de sang ; les fougères, sur les pentes, se des- 
sèchent en teintes de rouille. Mais surtout, les mélèzes 
pâlissent, avant de jaunir, et les fayards ne sont plus 
qu'un grand feu multicolore dans la clarté des der- 
niers beaux jours, dans la brume des matins de pluie 
troués de coups de fusil. 

Silence particulier de la saison après les matins de 
gelée blanche, tristesse du soleil, chaud encore, mais 
un peu voilé, autour des îles d'arbres sur les prairies... 
Tout le village est aux champs. On commencera bien- 
tôt la récolte des pommes de terre, quand les plantes 
ne seront que des tiges flétries. On laboure, on sème. 
Les troupeaux vont encore au pâturage. Mais, au pen- 
chant des bois, quelques fumées obscurcissent l'air 
trop limpide : les « issarts », les carrés de genêts que le 
paysan défriche pour les ensemencer. 

Vienne la Toussaint, avec la procession au cime- 
tière parfois éclairé d'un terne soleil. Le brasier des 
sycomores est bien près de s'éteindre ,• leurs feuilles 
chavirent dans les abreuvoirs / les torrents accrus par 
de longs jours de pluie grondent dans les ravins. Après 
les bourrasques qui secouent la forêt, le ciel se refroidit, 
l'averse devient une tempête de flocons. Quand le 

87 



soleil traverse à nouveau les branches, il rencontre le 
tapis de la première neige où les feuilles dorées 
tombent plus doucement. Brève éclaircie. Le vent 
d'ouest reprend, avec des accalmies durant lesquelles 
la montagne, contemplant ses pauvres fleurs fanées 
par le gel, semble se souvenir. Un matin, sous un ciel 




Troupeau en montagne 



Cl. Blanc-Demilly 



88 



de fer, elle ne se réveille plus : elle est poudrée de 
givre. Les fils télégraphiques, épaissis, ploient sous une 
mystérieuse pesanteur. Chaque rameau des sapins 
étincelle en innombrables paillettes. Les landes héris- 
sées de genêts, les bruyères des sous-bois prennent un 
aspect de féerie. 

Un autre enchantement : la neige ! Elle est tombée 
en tourbillons silencieux, toute une nuit. En ouvrant 
les fenêtres, nous ne reconnaissons plus le paysage. 
L'étendue des plateaux est un océan aux ondulations 
à peine sensibles 
dans l'uniforme 
blancheur. 

Au-dessus de 
mille mètres, la 
neige restera 
pendant plu- 
sieurs mois ; tou- 
jours s'ajouteront 
de nouvelles 
épaisseurs. Dans 
les endroits expo- 
sés aux courants 
d'air, la « burle » 
multipliera 
les congères. On 
risque de dispa- 
raître dans ces 
amas qui ressem- 
blent à des va- 
gues figées en 
pleine tempête. 
Inutile de dé- 

, . . Cl. Blanc-Demilly 

blayer : le vent Us peupliers en hiver dans la va n ée 
modifie les sur- du Rhône 




89 



faces, comble les tranchées, selon un caprice qui 
change sans cesse. Malheur au voyageur engagé sur 
les plateaux sans les bien connaître, quand souffle 
cette « sibère » qui l'aveugle, lui fait perdre sa 
direction et lui donne sournoisement le désir du som- 
meil dans le lit sans fond. Les gens du pays eux- 
mêmes ne se risquent pas sans danger. Des flancs du 
Mézenc, on me montrait, sur le Rocher des Boutières, 
la prairie où une malheureuse jeune femme, perdue 
dans la neige, avait été frappée de congestion, tout 
près de sa ferme, une nuit pendant la guerre, alors 
que son mari était en permission. Un peu partout, de 
Fay au Tanargue, chaque hiver prend ses victimes. 

Les « pagels » ne comprennent guère que l'on 
vienne, des villes, braver le froid, en skis, pour le 
plaisir. Eux, ils se calfeutrent dans leurs logis d'où il 
est parfois difficile de sortir autrement que par les 
fenêtres du premier étage. L'histoire des cercueils 
demeurant sur le toit jusqu'au dégel est vraie pour 
certaines maisons isolées, en Vivarais comme dans les 
Alpes. Quand on peut, l'enterrement a lieu en traîneau ,- 
le prêtre, sur l'étole et le surplis, serre une pèlerine de 
berger contre laquelle le vent s'acharne. Dans les vil- 
lages, des tunnels sont creusés d'un bord à l'autre de 
la rue. Souvent, la poste est interrompue pendant de 
longs jours ; le traîneau triangulaire qui doit ouvrir la 
« trace » sur les routes a été bloqué en d'invraisem- 
blables congères, et le courrier n'arrive plus. 

Dans la région de Sainte-Eulalie cependant, on cir- 
cule en skis, grâce à un officier vivarois, Jean d'Indy, 
fils du grand musicien, qui, avant la guerre, initia aux 
sports d'hiver les gens des plateaux. 

Pour les seuls poètes, janvier en montagne est un 
beau temps, surtout lorsque le ciel extraordinairement 
pur brille sur la neige. Les sapins ployant sous leur 

90 



charge, les pins épars sur le blanc désert deviennent 
fantasmagoriques ; les distances sont bouleversées, 
les cimes paraissent plus hautes qu'à l'ordinaire. 
Joie virginale des matins de glace, où l'on entend 
craquer les branches et les rochers dans l'air sonore ; 
solennel silence des soirs roses et blancs où les ruis- 
seaux ne chantent pas ! Dans le crépuscule, quand il 
gèle à pierre fendre, toute la montagne frissonne d'une 
allégresse farouche, comme si elle se sentait enfin 
délivrée des êtres vivants. Cependant, un traîneau, 
remontant de la vallée, glisse avec son cheval et se 
hâte vers quelque ferme avant la nuit. L'air glacé nous 
mord les oreilles. Nous nous hâtons, avec l'impression 
que quelqu'un, sans bruit, nous court après, et nous 
aurait bientôt terrassés si nous nous arrêtions. 

On imagine les apparitions de loups dont se sou- 
viennent certains vieillards. Peu après 1870, du côté de 
Borée, un berger perdit en une nuit une vingtaine de 
moutons. Et nous connaissons une très vieille femme 
qui, petite fille, alors qu'elle se rendait d'un village 
à un autre, fut suivie par le loup pendant trois lieues. 
Elle n'a pas oublié ces deux points de feu qu'elle 
voyait briller en se retournant. Elle marchait plus vite, 
le loup accélérait aussi sur la neige, ne l'abandonnant 
à regret qu'aux premières maisons. « Si je tombe, se 
disait-elle, je suis perdue. » Un fermier du Mézenc m'a 
raconté une histoire confuse, au dénouement de 
laquelle un paysan, - peut-être un sorcier ? - toute 
une nuit d'hiver, fut emporté sur le dos d'un loup. 
Il se cramponnait aux oreilles de l'animal. Ses mains 
avaient gelé. Quand le jour revint, il fallut, pour le 
délivrer, couper les oreilles du loup. Il n'y a plus 
aujourd'hui que des sangliers et des renards, traqués 
par de nombreuses battues. 



91 




Cl. Blanc-Demilly 

... le nuptial cortège des cerisiers en fleurs s'est arrêté à mi-côte... 



La montagne dormira jusqu'en avril. Déjà l'im- 
mense verger de la vallée du Rhône s'enflamme sous 
les pêchers en fleurs. Le nuptial cortège des cerisiers, 
remontant du fleuve, s'est arrêté à mi-côte. Il envahit 
le commencement des ravins. Peu à peu, la neige dis- 
paraît des sommets de l'horizon. Les hauts plateaux 

92 



ressemblent à des archipels dont les îles fauves s'élar- 
gissent chaque jour. Au pied des congères qui per- 
sistent, brillent les premières fleurs : narcisses, boutons 
d'or, anémones, petits safrans... « Jam hiems transiit, 
imber abiit et recessit... » Ne nous réjouissons pas 
trop tôt ! Le vent tiède peut bien activer le dégel : les 
chemins transformés en fleuves de boue impraticables 
se couvriront de glace pendant la nuit ; les giboulées 
de la plaine seront, là-haut, des tornades de neige, et 
le Mézenc pourra, jusqu'en juin, conserver quelques 
lambeaux de son blanc vêtement. A la vérité, cette 
saison marécageuse, avec ses retours de froid et ses 
ciels gris qui déçoivent notre impatience, est peu 
agréable pour des vacances de Pâques. Mieux vaut 
alors descendre à la rencontre du printemps sur les 
collines du Bas-Vivarais, où il multiplie les couleurs de 
Provence. Autour de Joyeuse, les aubépines et les 
thyms s'épanouissent. Le Coussac est entouré de roses, 
tandis que les senteurs de la terre enivrée montent 
vers les platanes et les chênes. 

Enfin, les chœurs d'oiseaux se réveillent dans les 
branchages nus des crêtes. La morille, le plus exquis 
des champignons, déploie entre les fentes du rocher sa 
belle robe brune aux froncements de soie. Méfiez-vous 
alors du chant ironique et monotone du coucou : il est 
rauque, dit-on autour de Sainte-Eulalie, jusqu'à ce que 
l'oiseau ait mangé des feuilles de hêtre. Si vous êtes 
à jeun, et si vous n'avez pas au moins cinq sous dans 
votre poche quand vous l'entendez pour la première 
fois, vous resterez pauvre et affamé toute l'année. 

Vers la Pentecôte, les lilas rougissent en Cévennes. 
Des touffes de pommiers s'attardent à fleurir, et les 
sorbiers des oiseaux, bouquets environnés d'abeilles. 
Les champs de colza éclairent les lointains. C'est à 
présent que les jardins rustiques nous émeuvent, 

93 



comme d'humbles reposoirs dressés dans l'espace, 
tandis qu'à travers les vallées herbeuses pullulent 
boutons d'or et violettes. Dans la plus haute combe, 
entre deux cols où la neige resta le plus longtemps, 
frênes et sycomores verdissants frissonnent. Le prin- 
temps avance timidement sur le gazon court des prai- 
ries. Bientôt il triomphera. Le cycle est révolu. Dans 
l'été se prolonge le renouveau tardif de la montagne 
qui restera en fleurs jusqu'aux fenaisons. 



Jours et nuits 

Il suffirait d'entendre l'admirable suite pour or- 
chestre « Jour d'été dans la montagne », de Vincent 
d'Indy. A l'aurore, quand les crêtes sont noires sous 
le clair liséré de l'orient, le Vivarais se recueille dans 
un silence qui prélude à l'explosion des cris d'oiseaux. 
Le temps est encore incertain. Puisse le soleil absorber 
les vapeurs, avec ses rayons qui hésitent, d'arbre en 
arbre, avant de chasser la nuit des creux où elle s'était 
réfugiée ! Fraîcheur dorée des matins de septembre 
dans la haute vallée du Doux, quand le tertre de 
Rochepaule fume en plein brouillard... Le Mézenc va 
se découvrir, et toute la chaîne. Heureux le voyageur 
parti de bonne heure pour les rejoindre ! La lumière 
d'avant midi, si douce à travers les sapins, déploiera 
en vain ses sortilèges pour le retenir en forêt. Le soleil, 
au zénith, boit silencieusement l'eau des pâturages ; 
les montagnes flambent ,• mais un souffle du nord glisse 
à la surface des herbes où il prend un goût de serpolet. 
A mille mètres d'altitude, bien que la lumière vous 
brûle les bras et le visage, il n'est guère de midis 
accablants. De temps en temps, une rangée de frênes, 
un aérien bosquet de fayards traversent les chemins, 

94 




le repos près de la rivière. 



C!. d'Arneville 



nous fouettant d'une averse de fraîcheur. Dans les 
vallées, dorment toujours des châtaigniers et des pins, 
le long des torrents qui se partagent en ruisselets pour 
abreuver les prairies. En Bas-Vivarais, le soleil sur 
l'aride calcaire se montre plus implacable, mais une 
randonnée en pleine canicule à travers les déserts nous 
fera trouver plus délicieuse la tonnelle de quelque 
auberge, le repos près de la rivière transparente sous 
l'ombre des rochers. 



Il faisait trop chaud. Les nuages, avant le soir, ont 
envahi le ciel. D'énormes masses bleu sombre, derrière 
lesquelles montent des boules touffues et pommelées 
comme des choux-fleurs, et ce sont les plus redou- 

95 



tables. Dans les régions du Mézenc ou du Tanargue, 
assembleurs de nues, l'orage éclate à l'improviste. 

Défions-nous, par temps gris, des écheveaux de 
fumée qui galopent sur les genêts des cols. Vers la 
Croix des Boutières, quelques minutes après leur pas- 
sage, les pentes tremblent sous les coups de la foudre ; 
la prairie n'est plus qu'une loque trempée, tordue en 
tout sens par la tempête. Tonnerre sur le Mézenc ! 
Mieux vaut l'entendre de plus loin, du plateau des 
Vastres, par exemple, sur une frontière du Vivarais. 
Le mont fait songer à un Sinaï, tandis que les éclairs, 
autour de lui, déchirent le ciel livide, touchent la ligne 
d'horizon. Puis l'averse s'apaise dans les frênes, les 
nuages pâlissent ; les roulements s'éloignent à travers 
l'espace où monte la bonne odeur des prés mouillés. 

Souvent, la montagne meurtrie demeure envelop- 




Cl. Blanc-Demilly 
les nuages, avant le soir, ont envahi le ciel... 



96 



pée de brume. Tout s'efface. Les ravins sont bouchés. 
Un arbre, une pierre de neige, sur les chemins, flottent 
comme des fantômes. On souhaiterait plus de clarté 
pour une première ascension. Pourtant, cette vapeur 
à la fois opaque et légère, qui sent l'herbe et la forêt, 
ne ressemble pas au brouillard des villes empuanties. 
Elle vêt toutes choses d'une étrange poésie. Bien que 
le Mézenc reste invisible, son âme est proche de nous. 
Vincent d'Indy, égaré dans un nuage sur les roches 
du sommet, entend des voix lointaines psalmodier une 
mélopée qui deviendra le chant d'appel du berger, au 
commencement du deuxième acte de Fervaal. Peu im- 
porte que ce soient de simples lavandières au bord de 
quelque trou d'eau. La montagne choisit les jours de 
brouillard pour se révéler à ceux qui savent la com- 
prendre. Ne criez point au paradoxe. Elle aime le mys- 
tère. Dans les soirs à demi-voilés, elle nous parlera 
d'une voix profonde, quand brillent les ruisseaux et 
les étangs, quand un soleil d'automne va disparaître 
derrière ce mur de nuages qui, sur l'horizon, agrandit 
les cimes. Il y a une minute, Une seule, où un globe 
de braise roule sur les bruyères entre les pins ; une 
autre minute, à peine, où landes et chemins devien- 
dront violets. Le soleil a déjà sombré, comme dans la 
mer. Tout est cendre et silence à travers les montagnes. 
Le ciel continue à lancer des flammes quand la terre 
s'est éteinte. 

Prestige de la nuit en Vivarais ! En juillet, elle n'est 
qu'un long crépuscule jusqu'au moment où le clair 
de lune commence à prendre parmi les derniers reflets 
qui traînent sur les bois. On entend, à cette heure, 
derrière les vitres des fermes, réciter la prière du soir : 
toujours les mêmes voix graves, ferventes, après la 
rude journée, d'Issarlès ou d'Usclades à Saint-André. 

97 




Cl. Blanc-Demilly 



les bassins des sources luisent... 



Le voyageur se sent moins seul ; il éprouve un récon- 
fort à deviner dans chacune de ces humbles maisons 
des enfants de la même famille, qui invoquent le 
même Père. 

Les effluves d'herbe coupée, de mousse humide 

98 



survivent au soleil couchant ,• la nuit en demeure eni- 
vrée, tandis que la lune, glissant jusqu'à la mousse, 
creuse sous les sapins des labyrinthes de clarté. Les 
bassins des sources luisent. Une clairière, avec ses 
genévriers, s'agrandit comme un décor de fantaisie 
shakespearienne. Un cri d'oiseau de nuit entre les 
rameaux, un murmure de ruisseau, troublent à peine 
la quiétude. Mais quel grincement nous précède à 
travers la forêt ? Le lutin, ou le cheval qu'il ne faut 
monter à aucun prix ? - « Ce n'est que moi », répond 
une voix joviale. Et nous distinguons le paysan traî- 
nant sa brouette avec les sacs de farine qu'il rapporte 
du moulin à seigle. Ou bien nous rencontrons un char 
de « buttes », qu'éclaire à peine la bougie couverte 
d'une bouteille renversée. Les bœufs se hâtent de leur 
mieux vers la gare la plus proche, tandis que le con- 
ducteur, accroupi sur un tronc de pin, dort sans se 
soucier de la lune ni des fées. Parfois un chien de 
garde, brusquement réveillé, saute, en aboyant, de la 
poussière où il dormait au seuil des granges. Une 
lumière scintille à quelque fenêtre perdue : un malade, 
ou un animal à soigner, à moins qu'il ne s'agisse d'une 
Pernette se levant, comme dans la complainte, trois 
heures avant le jour... Le montagnard est matinal et ne 
craint guère de partir en pleine obscurité pour arriver 
au marché dès la première heure. Mais les villages 
sommeillent encore, tout pâles sous la lune qui se 
reflète aux doubles vitres des maisons cubiques, et 
semble figer les blancs abreuvoirs. 

La nuit est souvent trop belle pour dormir... De 
ma fenêtre, je ne me lasse pas d'entendre le chant des 
frênes sur les ravins. Le chemin qu'ils accompagnent 
va finir je ne sais où, dans cette clarté cendrée partout 
répandue sur les prairies et dans l'abîme des vallées. 
Entre les colonnes des arbres se dessinent, plus harmo- 

99 



nieuses qu'en plein jour, les fuites de croupes boisées, 
enchevêtrées sans fin jusqu'aux brumes qui voilent 
l'horizon du sud. Tout à coup, un nuage est passé 
devant la lune ; les grillons se taisent ; une frayeur 
panique, sortie des forêts, étouffe pendant quelques 
instants la respiration des montagnes. 

Il faudrait dire aussi l'éclat des ciels noirs piqués 
d'étoiles. Divine transparence de la nuit des altitudes, 
en août, quand des traînées d'étincelles jaillissent au 
firmament, ou bien en décembre, quand le vent tombe, 
dans l'inhumaine fixité du gel. Mais une lueur d'incen- 
die s'allume derrière les cimes, éclairant le bord des 
nuées... Tragiques levers de lune, sur les forêts qui 
frémissent, tandis que les chiens hurlent contre la 
monstrueuse apparition. 

Comme le Vivarais nocturne est émouvant, dans 
son mystère et sa diversité ! On voudrait marcher par 
plaisir jusqu'à l'aube, en s'arrêtant quelquefois pour 
dormir un moment sur la dalle des calvaires, aux croi- 
sements de routes. Mais la rosée, le froid qui précède 
l'aurore ne sont pas sans danger ,- la terre se crispe 
sous les plantes transies. Autour du Mézenc, il est plus 
confortable de se réfugier dans les granges pleines de 
foin odorant où l'on disparaît jusqu'à la tête. Nous dor- 
mirons d'un sommeil sans rêves, tout près du cœur de 
la montagne qui semble battre encore dans les herbes 
sèches mêlées de gentianes et d'angéliques. La porte 
ouverte à deux battants encadrera le ciel étoile sur les 
sapins ; au cri des premiers coqs, la fraîcheur, touchant 
notre front, nous réveillera. 



100 




Ruines du château de Cruas 



Cl. Jacquin 



VI 
CHATEAUX 



Dès la vallée du Rhône, le Vivarais se présente à 
nous avec une ceinture de châteaux, pour la plupart 
démantelés sur l'ordre de Richelieu. Tournon, Château- 
bourg, Crussol, Charmes, La Voulte, Cruas, Roche- 
maure, Le Teil... 

En pénétrant dans le Haut- Vivarais, nous ferons 
halte, un jour de printemps, sur la plate-forme du 
château de Thorrenc dont les toitures s'effondrent 

101 



chaque hiver un peu plus, mais dont les tours carrées, 
émergeant d'une pyramide d'arbres et de maisons, 
rêvent toujours au passé. Le poète annonéen du 
XVI siècle, Christophle de Gamon, s'arrêta ici, comme 
l'a rappelé Jean-Marc Bernard, visiteur émerveillé de 
Thorrenc durant les beaux loisirs d'avant-guerre. Sous 
les clairs marronniers de la terrasse, l'ombre du poète 
de « Sub Tegmine Fagi » marche avec nous. Comme 
il a aimé ce vallon secret habité par les ruines qui lui 
ont inspiré l'admirable méditation du « Haut-Vivarais 
d'hiver » I Nous ne cessons de penser à lui, tandis que 

nous nous pen- 



J 








Cl. Blanc-Demilly 

Château de Thorrenc 



chons à la por- 
tière du wagon, 
pour voir repa- 
raître encore les 
tours de Thor- 
renc dans une 
brèche du gra- 
nité. 

Sur les ri- 
vières, de nom- 
breuses forte- 
resses montaient 
la garde, et leurs 
vestiges couron- 
nent les rochers. 
D'autres donjons 
demeuraient en 
sentinelle à tra- 
vers les cimes ou 
les plateaux. Il y 
eut un château- 
fort sur un ver- 



102 



sant du Mézenc. Un autre à la frontière du Velay, sur 
le volcan éteint de Montréal, tandis qu'en face, la 
dernière grosse tour de la Commanderie de Devesset 
surveille encore les forêts. Les premiers couloirs du 
Doux étaient menacés par les forts de Rochebloine et 
de Beaudiné, qui se regardaient d'un bord à l'autre des 
précipices, et, d'après les gens du pays, auraient com- 
muniqué par de longs souterrains. A Lamastre, sur les 
méandres du torrent, veillent les ruines de Retourtour, 
vêtues de lierre. Non loin de l'Erieux, entre Vernoux 
et Saint-Laurent-du-Pape, la pointe de Pierregourde 
défend l'accès du Vivarais. Cette position formidable 
appartint à un chef si cruel, d'après la légende, que 
son âme, toujours en peine, y revient errer chaque 
mois. Dans la même contrée, le donjon de la Tourrette 
semble vaciller sur le gouffre qui interrompt tout à 
coup la monotonie de la lande. Vision d'un romantisme 




rTKEÎ 



Donjon de la Tourrette, près de Vernoux 



Cl. Jacquin 



103 



effarant lorsque, sous un ciel bas, le vent noue et 
dénoue les crinières des genêts. La Tourrette appartint 
à Diane de Poitiers. Mais il est bien douteux que la 
royale chasseresse ait jamais habité ce séjour d'horreur. 

Les alentours de Vernoux sont hérissés de ruines, 
depuis la tour de Boffres, battue par les rafales, jusqu'à 
ce bourg singulier de Chalancon, accroché à une col- 
line en gradins, entre les bois de châtaigniers et la 
coupure de l'Erieux. Une végétation ardente fleurit 
aux jardins du village, les fenêtres à meneaux sont 
ornées de géraniums, et, par les rues tortueuses, nous 
arrivons sous un magnifique « sully » ombrageant la 
place, devant les cimes. Plus haut, les dalles d'un vieux 
cimetière dorment au seuil de l'église. Et partout ces 
montagnes qui se heurtent sur le ravin, entre d'énormes 
blocs de granité. La butte de Chalancon, avec son faîte 
où les remparts ne sont plus que des tas de pierres, 
semble épier encore l'ennemi. Ce pays de retraites, 
dans les landes et les bois, invitait aux guerres d'em- 
buscades. On comprend que Chalancon ait été âpre- 
ment disputé entre catholiques et protestants, pris et 
repris par les uns et les autres. Les troubles se prolon- 
gèrent jusqu'au XVIII siècle. Nous ne sommes pas très 
loin de Leyris où, en 1709, les Camisards se firent mas- 
sacrer, ni du champ de Pré-Long où, en 1745, eurent lieu 
de nouvelles tueries. 

De tout temps, le Vivarais connut la violence. Et 
les camps préhistoriques ne manquent pas sur les hau- 
teurs. Leur souvenir est conservé par les classiques 
histoires de trésors détenus, sous les pierres, par le 
diable, comme au Chirat-Blanc où se réfugiaient, en 
cas d'attaque, les hommes de la Vocance. La montagne 
ne cessa d'offrir des asiles aux réfractaires ; ainsi, les 
grottes de la Jaubernie, près de Privas, et les fantas- 

104 




Ruines du château de Pourcheyrolles 



CI. Jacquin 



tiques balmes de Montbrui, en plein Coiron, servirent- 
elles de retranchements aux calvinistes. 

En mainte forteresse taillée dans le roc, il est im- 
possible de distinguer quelle fut exactement la part 
des hommes. A Rochebonne, par exemple. Nous avions 
longuement cherché notre route par un matin voilé, 
jusqu'à la lisière des bois où le plateau finit tout à coup 
sur l'Erieux. Enfin, nous apercevions les pans de mu- 
railles couronnant la formidable dent de rocher qui 
pointe parmi les noyers et les châtaigniers, du fond de 
l'entonnoir où les maisons ne sont plus que de minus- 
cules dés oubliés dans l'herbe. Les pierres de Roche- 
bonne luisaient au soleil ; on croyait entendre, dans la 
chaleur, le crépitement des bosquets de pins. Non loin, 
les cuves d'une cascade reflétaient le ciel et quelques 
arbres penchés là-haut sur nous. Nous nous demandions 
comment des hommes avaient pu vivre isolés dans ce 
nid d'aigle avec, pour seuls vis-à-vis, les sommets 
étages sur l'autre rive : la chaîne du Mézenc, depuis 
la racine, prodigieux amoncellement que terminent, 
sur l'horizon, les pointes et les créneaux des cimes 
bleues. 

En Vivarais volcanique, les ruines ont un caractère 
de sauvagerie particulier. Ventadour, haut perché sur 
son promontoire, au confluent de l'Ardèche et de la 
Fontaulière ; Pourcheyrolles, gardant Montpezat et 
l'entrée de la Cévenne, près d'une cascade, sur la 
chaussée basaltique où la prairie s'arrête à pic ; Alba, 
énorme cube de pierre dont les fenêtres Renaissance 
demeurent ouvertes sur le torrent d'Escoutay et les 
arbres peuplés de pies. Dans le vieux village, autour 
de la roche d'Aps, étrange bloc de lave, les conscrits, 
aux jours de fête, dansent la farandole. La plaine, aux 
environs, couvre les vestiges de la capitale romaine du 

106 




Château d'Alba 



Vivarais, Alba Helviorum, qui sortiront peut-être un 
jour de leur poussière. 

Sur une combe aride, en plein Coiron, le robuste 
château de Pampelonne s'arc-boute à la montagne de 
Bergwise. Le chemin qui nous y conduit tourne sans 
fin dans les vignes, les lavandes, les chênes verts. Si 
nous arrivons par une nuit de septembre, quand le 
clair de lune remplit la vallée, nous verrons l'irréelle 
lumière du ciel, réverbérée par la blanche façade, 
baigner les urnes de la terrasse entre les pins. Vers 
l'orient, une échancrure de la montagne découpe un 
lambeau des premières Alpes et de la plaine du Rhône 
où brillent des feux. Le lendemain, l'immense écroule- 
ment de calcaire et de basaltes, au pied du château, 

107 



nous semblera conserver, bien après l'aurore, quelque 
chose du silence et de l'immobilité lunaires. 



Mais le donjon qui découvre les plus vastes éten- 
dues est assurément la Tour de Brison, au-dessus de 
Largentière et de Sanilhac. Ne la confondons pas avec 
le château ruiné du même nom, qui fut, à quelque 
distance, le logis du « brave Brison », célèbre chef pro- 
testant. Le colossal pan de mur, solide encore, de la 
Tour de Brison, que l'on voit de fort loin, se dresse, à 
quelque sept cents mètres d'altitude. Enceinte sacrée 
des Gaulois, poste de guet à l'époque des Sarrasins, 
cette montagne est le décor de nombreuses légendes 
où figure le diable. Celui-ci, chaque 31 décembre, em- 
porte une pierre de la tour ,- quand elle n'en aura plus, 
ce sera la fin du monde. Satan veut ainsi se venger : 
jadis, ayant délivré un seigneur de Brison, compagnon 
de saint Louis et prisonnier des infidèles, il le transporta 
dans son château pour le rendre à son épouse. C'était 
la veille du jour où la dame de Brison, qui se croyait 

veuve, allait se 
remarier. Mais 
elle ne reconnut 
pas le voyageur, 
et le démon ne 
put obtenir l'âme 
du croisé qu'il 
avait réclamée 
en salaire. Brison, 
désespéré, partit 
pour la Chaise- 
Dieu où il se fit 
moine. 

De ce haut 
lieu, nous con- 




Château de Pampelonne 



108 



templons l'océan azuré des plaines et des coteaux 
déferlant de la Dent de Rez et des serres de Barjac 
à l'Escrinet : tout le Bas-Vivarais, dans le golfe de 
montagnes que ferment au nord les arêtes du 
Tanargue et la ronde Cham-du-Cros. La bise de 
septembre semble faire claquer le ciel bleu comme 
un étendard de chevalerie. La lumière vibre parmi 
les châtaigneraies de Valgorge et contre les roches qui 
leur succèdent, hérissées d'aiguilles sous les bruyères 
mauves. 

En descendant du Tanargue, par un jour torride, 
nous cherchions à distinguer le château de Banne 
enfoncé dans le rocher. Ici, un méchant seigneur pro- 
fitait des nuits de fête pour précipiter ses ennemis par 
l'une des trois cent soixante-cinq fenêtres. Les âmes 
des victimes reviennent, dit-on, réclamer des prières 
autour des ruines. Mais trêve aux imaginations, quand 
il s'agit du château des Grimoard de Beauvoir du 
Roure, et d'un berceau de la chouannerie vivaroise ! 
Banne et la Commanderie de Jalès, là-bas entourée 
en jugeons par les dimensions du terre-plein, envahi 
d'herbes et de ronces. Et quel point stratégique, domi- 
nant Païolive, la plaine de Berrias, le pays calcaire et 
les collines jusqu'à la Cévenne et au Coiron ! 

La Tour de Brison nous transportait en pleine féerie 
médiévale. Ici, c'est l'histoire. Entre les coteaux de 
Banne et la Commanderie de Jalès, là-bas, entourée 
d'ombrages, s'est joué le drame de la contre-révolution 
en Vivarais ; et tous ces bouquets de chênes sur l'éten- 
due calcaire ont abrité les Chouans. Banne, livré aux 
troupes de la République, fut repris par le comte de 
Saillans, qui ne put le garder après la victoire durement 
achetée par les Bleus à Saint-Brès. Arrêté dans la mon- 
tagne et conduit aux Vans, il fut massacré avec quatre 
de ses compagnons. Aux Vans, à Joyeuse, les tueries 

109 



de prêtres insermentés et de royalistes se multiplièrent. 
Le fort de Banne fut détruit par ordre du Directoire. 

Jalès, le manoir de la plaine, commanderie de 
Templiers donnée sous Philippe le Bel aux Chevaliers 
de Saint-Jean-de-Jérusalem, appartint, avant la Révo- 
lution, au joyeux bailli de Suffren dont les ripailles, 
plus peut-être que les exploits maritimes, demeurent 
célèbres dans le pays. Son fils naturel, le chevalier de 
Pazanan, intendant du château, y facilita le rassem- 
blement des royalistes. Ce lieu historique n'est plus 
aujourd'hui qu'une agglomération de bâtiments agri- 
coles d'aspect humble, vétusté, avec, au seuil, une 
croix de pierre. Au fond de la cour intérieure, devant 
une façade délabrée, le vieux puits sculpté sommeille 
à l'ombre d'un figuier ; il suffit de ce dernier vestige 
pour que tout le passé revive au soleil de septembre, 
dans les bruits familiers de la ferme où l'on se prépare 
aux vendanges. 

Le château moyenâgeux d'Aubenas est actuelle- 
ment le plus bel hôtel de ville du Vivarais. Ses tours 
se souviennent du maréchal d'Ornano, époux de Marie 
de Montlaur et gouverneur de Gaston d'Orléans, qui 
voulut empêcher le mariage du prince avec la du- 
chesse de Montpensier, fut emprisonné à la suite du 
complot contre Richelieu, et mourut mystérieusement 
au château de Vincennes. Aubenas a vu les combats 
des guerres de religion, entendu gronder sous ses 
murailles les révoltés de 1670 portant un ruban bleu 
pour emblème. Après un rude hiver, le peuple paysan, 
accablé de misère, irrité par les impôts et les exac- 
tions des fermiers, se lève en armes, obligeant un 
gentilhomme de la Chapelle, Antoine du Roure, à 
prendre le commandement. Huit mille insurgés entrent 
dans la cité. Leur tour est venu, disent-ils, de gouver- 

110 



ner ; les pots de 
terre casseront 
les pots de fer. 
Ils ont pris et 
ravagé plu- 
sieurs villes. 
Mais le mar- 
quis de Castries, 
gouverneur du 
Languedoc, n'a 
pas beaucoup 
de peine à les 
mettre en pièces 
à Lavilledieu. 
Suivant une re- 
lation de l'épo- 
que, « l'on fait 
une véritable 
boucherie d e 
ces misérables 
qu'on trouve à 
chaque pas 
cachés derrière 
les broussailles 
et les rochers ». 
Plusieurs m e - 
neurs furent pendus ou roués, après jugement de la 
cour de Nîmes. Quant à Roure, jugé par contumace, il 
tenta de fuir en Espagne, mais, arrêté à Saint-Jean-Pied- 
de-Port, il fut condamné une seconde fois par la cour 
de Montpellier, et mis à mort en cette ville, le 29 oc- 
tobre 1670. Sa tête, portée à Aubenas, y resta exposée 
sur le portail Saint-Antoine. 

Quand nous remontons vers l'Escrinet, des vestiges 
grandioses parlent de guerres plus longues et plus 




Cl. d'Arneville 

Porte du château d'Aubenas 



111 



atroces. Nous 
avions quitté la 
grande voie 
d' Aubenas à Pri- 
vas pour suivre, 
à travers bois et 
vallons touffus, 
les lacets d'un 
chemin de gra- 
vier doré qui 
gardait toute la 
poésie des 
routes sans gou- 
dron. Sous les 
châtaigniers, les 
genêts étaient 
en fleurs, et par- 
tout résonnaient 
des eaux vives 
tombant aux 
bassins des 
rivières. Tout à 
coup, la masse 
du château de Boulogne se détacha, écrasante, 
avec sa plate-forme et ses terrassements entourés 
de fossés profonds comme des ravins. Des pans de 
tours déchiquetés évoquaient une fantastique potence. 
Mais quelle surprise de découvrir, en longeant les 
murailles, un portail du XVII" siècle ! Le fronton splen- 
didement orné, à moitié intact, reposait de chaque 
côté sur deux puissantes colonnes, l'une droite et 
l'autre torse. Une pierre sculptée gisait dans l'herbe, 
contre le mur. Cette romanesque entrée, singulière 
pour un ouvrage guerrier, fut construite à l'occasion 
du mariage du seigneur de Boulogne, Claude de 




Cl. Combier 

Portail du château de Boulogne 



112 



Hautefort Lestrange, vicomte de Cheylane, avec la 
belle Paule de Chambaud, dame de Privas, et veuve 
de René de la Tour du Pin Gouvernet. Les noces, célé- 
brées en 1620, devaient rallumer en Vivarais les guerres 
de religion. Un seigneur calviniste, Brison, gendre de 
Paule de Chambaud, s'était rangé parmi les préten- 
dants. Du mariage dépendait la possession de Privas, 
ville protestante qui redoutait de perdre les garanties 
de l'Edit de Nantes. Aprement disputée par les deux 
rivaux, elle fut prise et reprise ,• finalement, Montmo- 
rency installa dans la cité une armée catholique. Ce 
n'était que le premier acte de la tragédie. 

Les ouvrages militaires ont été détruits. Mais les 
montagnes nues qui entourent Privas semblent autant 
de fortifications naturelles. Nous n'avons pas le dessein 
de raconter les sanglants épisodes qui se déroulèrent 
aux environs ; la conquête de Villeneuve-de-Berg, 
Vallon et Vais par le grand capitaine qu'était Mont- 
morency, du Pouzin par Lesdiguières ; la mort de Bri- 
son, auquel le catholique Pierre Marcha rend hom- 
mage dans ses « Commentaires du Soldat du Vivarais ». 
Il faut lire jusqu'à la dernière page cette admirable 
relation pleine de naturel, de mouvement, de géné- 
rosité, dont le style rappelle plus d'une fois les histo- 
riens latins. 

La lutte se prolonge pendant plusieurs années. La 
grande préoccupation des armées royales, dans toute 
cette campagne, est de rendre libre le passage du 
Rhône. Privas, dans son enceinte de montagnes, me- 
nace la vallée. Aussi Louis XIII et Richelieu vien- 
dront-ils en personne assiéger la citadelle protestante 
qui succombe après quinze jours de siège, en mai 1629. 

Certains châteaux qui ne possèdent point d'his- 
toire, ne sont pas moins émouvants, parce que d'épais 

113 



ombrages les isolent, et que les fleurs d'automne, 
asters, phlox, dahlias, reines-marguerites, embrasant 
leurs terrasses, semblent perpétuer un souvenir. Jardins 
romantiques du Clozel, envahis par les gerbiers de la 
ferme, tandis qu'au soleil on croit voir, dans les 
massifs, comme un reflet des peintures qui dorment 
le long des grandes salles abandonnées ; tours de 
Beaume, au seuil de la forêt, parmi les pruniers multi- 
colores... 

Dans un 
autre domaine 
perdu flotte une 
atmosphère 
d'indicible déso- 
lation. Il faut le 
chercher long- 
temps, à travers 
bois. La mousse a 
couvert la grande 
allée du parc, 
une mousse d'un 
vert tendre, tirant 
presque sur le 
doré, jonchée de 
débris résineux 
et de feuilles 
ovales de 
fayards. Des 
bouffées d'odeurs 
humides remon- 
tent jusqu'à nous 
des bas-fonds, 
tandis que le ciel 
r . ... „ pluvieux frôle 

Ci. d Arneville ~ 

Façade de l'église fortifiée de Chassiers l e S branches. 




114 



Après un tournant, voici dans la clairière les quatre 
murs sans toit. De belles pierres de granité, car- 
rées, comme il convenait pour un château. La façade 
est ouverte sur la pente des montagnes, vers le 
nord-ouest ; presque pas de fenêtres à l'est ni au 
midi, sur l'horizon de ravins et de cimes plus basses 
par-dessus lesquelles on aurait pu recevoir un peu 
de joie. Les ronces ont envahi la cave béante. Sur 
la plate-forme herbue, parmi les sorbiers des oiseaux 
criblés de grappes pourpres, un cerisier sauvage fait 
pleuvoir ses petites baies confites. Alentour, orties 
et genêts ferment toutes les issues. Mais, un peu plus 
loin, quel monument se cache sous un bouquet de 
pins ? Il était naguère couvert d'un toit de lauzes, 
débordant et pointu, d'allure exotique. Chaque hiver 
désagrège ses pierres qui abritent encore dans une 
niche — pour combien de temps ? — un cercueil de 
fonte vêtu de planches disjointes, ressemblant à l'en- 
veloppe d'une petite momie. Sur le métal, orné d'ara- 
besques, on déchiffre le mot « patent », qui produit 
ici un effet singulier. Une ouverture, dont le couvercle 
est facile à soulever, permet d'apercevoir un crâne 
d'enfant et quelques débris de squelette. 

A mille mètres d'altitude, dans les pins, le vent 
poursuit sa plainte monotone, pareille au bruit de la 
mer. On imagine le dénouement de quelque légende 
tragique. En réalité, la construction ne remonte guère 
à plus d'un siècle. Le propriétaire, consul au delà de 
l'Océan, avait formé le rêve de se retirer ici avec son 
fils. Il ne rapporta qu'un petit cercueil de forme 
étrange, pour lequel il fit bâtir ce mausolée, seul com- 
pagnon de sa solitude. A-t-il longtemps habité lui- 
même le manoir inachevé ? Les ruines portent des 
traces de poutres consumées par l'incendie : après la 
mort du consul, une pauvresse, dit-on, qui s'abritait 

115 



dans la maison déserte, y m it I e Ieu - Seuls subsistent 
les murs. J'ai retrouvé chez des amis un album taché 
de moisissure, qui provient de la bibliothèque du 
château : c'est une série de gravures sur cuivre du 
XVII e siècle, des scènes de la Bible faisant suite aux 
Métamorphoses d'Ovide. 




Aubenas. 



Cl. d'Ameville 

- La rue Delichère 



116 




Conducteur de char de « buttes » 



Cl. Jehan Pailloz 



VII 
LE PEUPLE VIVAROIS 






Pagels et Royols 

Si le rivage du Rhône fut souvent visité par les 
invasions et les migrations de peuples, la race primi- 
tive s'est conservée intacte sur les hauteurs. Un de nos 
amis d'Irlande, le professeur T. B. Rudmose Brown, 
parcourant les Boutières, nous disait son étonnement 
d'y avoir rencontré quelques-uns des types habituels 
de sa nation. Chez les « pagels », habitants des villages 
montagnards (des « pagi » latins) , comme chez les 
« royols » ou gens du bas pays, qui se renvoient leur 
appellation comme un sobriquet, survivent beaucoup 

117 



de souvenirs celtiques. Sait-on que le département de 
l'Ardèche vient au second rang, après l'Aveyron, avant 
même les départements bretons, pour la quantité des 
dolmens ? 

La marque des ancêtres vit dans les âmes plus 
encore que dans les pierres. « Gens pia propositique 
tenax. » M. de La Laurencie qui rappelle cette appré- 
ciation de Sidoine Apollinaire a pu constater qu'elle 
est, chez nous, toujours vraie. Du Rhône aux crêtes, 
c'est un peuple « religieux et opiniâtre » qui nous 
accueille. Au premier abord, le paysan de chez nous 
peut se montrer méfiant. Il a été raillé stupidement par 
tant de gens qui ne le valaient pas. Et, quand on l'a 
froissé, il oppose un visage impénétrable. Mais tous 
les voyageurs qui l'ont compris ont chanté sa louange, 
depuis ce troubadour du XIIP siècle qui déclare : 
« Jamais je ne me plaignis du Vivarais ; si un étranger 
y est pressé de la faim ou de la soif, on s'empresse de 
fournir à tous ses besoins. » Au début de ses « Com- 
mentaires du Soldat du Vivarais », Pierre Marcha, sei- 
gneur de Saint-Pierreville, parle en ces termes de nos 
compatriotes : « Le pays du Vivarais est fort raboteux 
et montagneux, ce qui le rend autant rude que le 
peuple y est doux et obligeant sur tous les autres de 
la France... » Beaucoup d'autres observateurs, avec 
l'Italien Marzari Pencati, ont loué le courage militaire 
de nos paysans, leur endurance au travail. 

Plus méridionaux dans la Cévenne proprement 
dite, plus lents à se décider en Haut-Vivarais, mais plus 
obstinés, plus difficiles à réduire, les gens de chez 
nous, pagels ou royols, sont capables d'un dévouement 
sans limite. Depuis les Helviens, leur histoire n'est 
qu'une longue défense de leur liberté. Voyons-en le 
symbole dans les monnaies gauloises portant sur une 
face une tête de guerrier, et sur l'autre un cheval sans 

118 



frein au galop. L'homme du Vivarais, prompt à s'irriter 
quand il se croit victime de l'injustice, a toujours été, 
corps et âme, au service d'un idéal pour lequel il com- 
battît avec une farouche ténacité. Nous le retrouvons 
pareil à lui-même dans les Croisades, les guerres civiles 
des XVI e et XVII 1 siècles, la Jacquerie de Roure, en 
1670, et cette épopée de la chouannerie cévenole que 
Firmin Boissin a fait revivre dans son roman « Jan de 
la Lune ». 

Aujourd'hui, ce peuple qui n'aime pas les bri- 
mades est généralement calme. Il faut compter pour 
rien quelques disputes de cabaret. Chaque province 
n'a-t-elle pas ses ivrognes ? Et dans la montagne, 
semble-t-il, on boit d'autant plus de vin que le trans- 
port en est plus difficile. Parfois, une querelle d'intérêts 
entre voisins, au sujet de limites, ou entre cohéritiers, 
peut provoquer des violences, et le vieux fonds com- 
batif se réveille. Avant la Révolution, dans une prairie 
voisine d<3 la cascade du Ray-Pic, les représentants de 
deux familles ennemies s'affrontèrent à coups de fusil, 
de pistolet, de poignard, et cinq hommes périrent. 
L'un d'eux, le grand Merle, était un véritable hercule, 
redouté aux alentours, et la légende raconte que lors- 
qu'il mourut, le tonnerre retentit en plein beau temps, 
la terre trembla. Histoire à rapprocher d'une « ven- 
detta » qui remonte à quelques années seulement : un 
homme s'était embusqué pour frapper son ennemi, 
tenant sa fourche d'une main, et de l'autre son chapelet 
qu'il égrenait parce que c'était dimanche et qu'il ne 
pouvait assister aux offices. Il est juste d'ajouter que 
ce malheureux était à demi sauvage. 

Mais le temps n'est plus, grâce à Dieu, où le 
géologue Faujas de Saint-Fond pouvait voir, au 
XVIII e siècle, pendant la messe, les fusils des assistants 
appuyés contre le mur extérieur de l'église ; où, en 

119 



s'installant à l'auberge, chacun piquait sous la table la 
pointe de sa « coutelière ». De telles précautions étaient 
trop souvent justifiées par l'insécurité des routes. Les 
brigands ont disparu j la plupart des discussions se 
dénouent pacifiquement au tribunal. Autrefois, les 
hommes d'affaires, les « patrocineurs » étaient nom- 
breux dans les campagnes ,• nos montagnards descen- 
daient fréquemment devant les juges. A présent, l'élé- 
vation des frais de justice a diminué, chez beaucoup, 
le goût des procès. 

La famille 

Nous avons hâte d'apercevoir le véritable visage 
du Vivarais, énergique, laborieux, hospitalier. 

La famille, fortement unie, repose toujours sur la 
foi des ancêtres. Le père et la mère ont autorité sur 
leurs nombreux enfants (autrefois, ceux-ci bien sou- 
vent leur disaient : « vous ») ; ils leur donnent, sans 
défaillance, jusqu'au dernier jour, l'exemple du travail 
et de l'économie. Quand ils ne peuvent plus faire autre 
chose, ils soignent encore leurs petits-enfants. Sur les 
plateaux du Mézenc, tel vieux maître de ferme gou- 
verne à la fois sa maison, ses valets et ses troupeaux 
avec une simple grandeur qui rappelle les princes 
rustiques de l'Odyssée. Peu loquace, rendu quelquefois 
taciturne par la fatigue et les préoccupations, il traite 
seul les affaires importantes, décide de l'emploi des 
terrains, partage la besogne entre tout son monde ; 
rien de grave ne s'accomplit sans lui. Il surveille l'édu- 
cation des enfants ; je connais un fermier des hauts 
plateaux, et il n'est pas le seul, qui, ne pouvant envoyer 
ses garçons à l'école, trop éloignée, prenait chaque 
hiver un maître pour les instruire, un maître chrétien. 
Chez ces hommes de la grande race, le temps a passé 

120 



moins vite qu'ailleurs, f Naguère, nous dit M. Paul 
Besson, de Sainte-Eulalie, la continuité de l'héritage 
était assurée par le droit d'aînesse. L' t eyna » (l'aîné) , 
dès qu'il pouvait s'asseoir à table, était placé à côté 
du père ou de l'aïeul ; il était servi le premier ; en tout, 
il avait rang avant ses cadets, et plus tard, autorité sur 
tous. Le nom patronymique, augmenté d'un diminutif, 
lui servait de prénom. Il héritait du quart et devait 
maintenir 1' « oustaou », c'est-à-dire la maison. » Le nou- 
veau maître devait assister ses frères et sœurs ,• il 
hébergeait ceux des proches pour qui la vie avait été 
dure et qui étaient assurés de trouver un refuge. 
Aujourd'hui encore, c'est l'aîné qui, en principe, re- 
cueille le domaine ; ou bien le père donne la quotité 
disponible à celui de ses fils qu'il juge le plus capable 
de continuer l'exploitation agricole ,• cela s'appelle 
c faire un aîné ». 

Autrefois, les frères ou sœurs qui ne s'étaient point 
mariés demeuraient avec le ménage dont ils parta- 
geaient les travaux, sans recevoir d'autres gages que 
le logement, l'habillement, la nourriture. Ils possé- 
daient en propre quelques bêtes du troupeau et ne 
demandaient pas le partage des biens, assurant ainsi 
l'intégrité du domaine. Quand ils faisaient leur testa- 
ment, ils transmettaient leur part à l'aîné ou au succes- 
seur désigné. S'ils avaient accepté l'indivision et le 
célibat, ce n'était pas du tout qu'ils y eussent été con- 
traints, mais leur attachement au fonds paternel avait 
été le plus fort. Sous le toit où ils avaient grandi, où 
ils avaient vu mourir leurs parents, il leur suffisait de 
garder leurs habitudes, leur autorité débonnaire et 
leurs « grogneries », tout en se réjouissant de voir la 
famille continuer. 

Les serviteurs étaient considérés, naturellement, 

121 



comme des membres de la maison et participaient à 
la prière du soir en commun. 

Nous n'avons point parlé de la mère de famille 
qui garde, bien entendu, un rôle de premier plan. Si 
notre peuple reste ce qu'il est encore, c'est à elle qu'on 
le doit. Elevée le plus souvent par les sœurs ou les ins- 
titutrices libres, elle maintiendra la vie chrétienne au 
foyer. Sans prêcher, sans réprimander, mais par 
l'exemple et la douceur. Elle trouve toute naturelle 
une existence qui est un long renoncement. Quand 
elle a quitté le domaine paternel pour suivre son mari, 
elle n'a fait que changer d'obéissance, et le travail 
demeure le même, avec en plus la charge d'une mai- 
son, les maternités et le nourrissage des enfants. 
Aujourd'hui comme hier on la verra, les jours de mar- 
ché, parcourir d'assez longs trajets en montagne, avec 
un lourd panier à chaque bras, sur les chemins où ne 
passent pas les autobus, et revenir dans la journée 
sans même avoir pris au village une tasse de café. A 

l'époque des foins ou 
des pommes de terre, il 
n'est pas rare de voir 
dans les champs plus de 
filles et de femmes que 
de garçons. On ne 
s'étonnera pas que la 
taille des montagnardes 
se casse avant l'âge, que 
les rides dévastent très 
tôt leur visage hâlé ,• 
mais dans leurs y eux 
brille toujours l'an- 
cienne flamme ; elles 
gardent leur vie inté- 




Type de Vivaroise 



Cl. Blanc-Demilly 



122 



rieure et cet air de dignité particulier à la paysanne 
du Vivarais. Celle qui nous abritait un jour d'orage 
avait élevé de nombreux fils. L'un restait infirme et 
travaillait comme tailleur dans un hameau des envi- 
rons ; les autres aidaient le père dont les forces décli- 
naient. Cette femme qui, pendant sa jeunesse, avait 
beaucoup souffert, n'avait jamais oublié la résignation, 
ni la confiance. Pourtant les commencements avaient 
été rudes, presque misérables. Peu à peu, le ménage 
avait économisé pour acheter la ferme et les terres 
dont il était maître à présent. Plût à Dieu que tous les 
enrichissements d'après-guerre n'aient ainsi favorisé 
que le travail et la fidélité aux vertus de la race ! 

Mais si je veux évoquer une poignante image de 
la douleur, je revois cette veuve qui avait perdu son 
fils aîné, mon camarade de régi- 
ment, disparu au début des hosti- 
lités. Elle arrivait du fond du 
ravin, par des sentiers de chèvre. 
L'âge et le chagrin l'inclinaient 
chaque jour un peu plus vers la 
terre. Comment décrire ce pauvre 
visage torturé qui gardait tant de 
bonté dans sa souffrance muette ? 
Semblable à une rustique Pieta 
du moyen âge, elle ne pouvait 
retenir ses larmes ; elle tournait 
ses mains l'une dans l'autre, puis 
les joignait comme pour prier. 
Mais son âme, nous la sentions 
prête à être cueillie pour le Ciel. 
Ainsi, dans l'église de la paroisse, 
aux messes matinales des diman- 

, 1 . j j. j C!. d'Arneville 

ches, des premiers vendredis du Vieille bergère 
mois, et presque tous les jours de de la montagne 




123 



la semaine, d'humbles femmes en bonnet viennent 
offrir au Maître leur vie de sacrifice, leur cœur déchiré 
comme le fut le cœur de la Vierge du Stabat. Elles for- 
ment dans chaque village une élite protectrice. 

Glandes circonstances 

Dans notre Vivarais, le baptême fut toujours célé- 
bré le plus tôt possible après la naissance. Grande fête 
de famille. A cette occasion, dans les pays de bon vin, 
l'on cachette quelques bouteilles qui seront débou- 
chées pour la Première Communion ou le mariage de 
l'enfant. 

L'une des premières sorties de la mère avec son 
poupon sera pour l'église ou pour quelque sanctuaire 
où il sera béni. En Bas-Vivarais, quand un enfant est 
présenté dans une maison amie, on lui offre un petit 
panier contenant une miche de pain, un œuf et du sel. 
Une page des « Mémoires et Récits » de Frédéric Mistral 
décrit, on s'en souvient, une coutume de Provence à 
peu près semblable, en expliquant le sens de ce pré- 
sent de bienvenue, symbole des vertus souhaitées : 
bon comme le pain, plein comme un œuf, sage comme 
le sel. Je ne revois jamais sans émotion, au Bourg-Saint- 
Andéol, la maison entourée d'ombrages, au bord du 
ruisseau de Tournes, où une parente qui n'est plus de 
ce monde, m'offrit, paraît-il, ce cadeau rituel. 

Certains vieux usages se perdent, même en mon- 
tagne où les mariages étaient si pittoresques. Y a-t-il 
encore des villages où la demande fasse, comme autre- 
fois, l'objet d'une visite solennelle ? On ne parlait de 
rien tout d'abord. Si les parents de la jeune fille étaient 
favorables, ils offraient du vin, et ce geste signifiait un 
acquiescement ,• s'ils voulaient dire non, ils laissaient 

124 



partir le jeune homme et sa famille sans les avoir dé- 
saltérés. 

Quand le moment est venu de débattre les con- 
ditions, vous pensez bien que l'humanité ne change 
guère d'une province à l'autre ; qu'ici, plus qu'ailleurs 
peut-être, on connaît le prix d'une terre qui exige tant 
de sueurs et de sacrifices. Il est donc d'usage de pas- 
ser chez le notaire ; dans bien des régions monta- 
gneuses, on a gardé la préférence des pays de droit 
écrit pour le régime dotal, ou tout au moins pour une 
clause de dotalité insérée au contrat. 

Nos paysans, et aussi les ouvriers d'Annonay, ont 
un curieux moyen d'annoncer leurs fiançailles : ils 
achètent une petite tabatière, même s'ils ne prisent 
pas, et offrent à tous les camarades rencontrés une pin- 
cée de tabac parfumé à la violette. Voilà un faire-part 
plus original qu'un imprimé. 

Autrefois, le jour du mariage, quel déploiement 
de cavalerie et de costumes ! A Sainte-Eulalie, le cor- 
tège partait à cheval pour l'église, les « novi » (jeunes 
époux) juchés sur la même bête, la femme en croupe, 
serrant la taille du mari. L'écrivain romantique Ovide 
de Valgorge nous a décrit les toilettes bariolées. En 
tête, marche l'un des « poulaillers », véritable maître 
des cérémonies, qui a belle mine et lance les chevaux 
au galop, dans un tumulte de cris et de coups de fusil. 
Les « poulaillers » ? Un nom déconcertant à première 
vue, pour désigner les garçons d'honneur portant, avec 
leur cavalière en croupe, un ou plusieurs poulets atta- 
chés par les pattes à l'arçon de leur selle ou à l'œillèie 
de leurs montures. Le « poulailler » en chef tient son 
butin suspendu au bout d'un long bâton enrubanné. 
Les poulets ont été ramassés dans la maison de la ma- 
riée, ou dans les basses-cours des amis. On les mange, 
le dimanche qui suit la noce, à l'auberge où les « pou- 

125 



laillers » offrent un repas aux époux et à leurs invités. 
Cela s'appelle, ou plutôt cela s'appelait « faire la 
poulo ». En Bas-Vivarais, à la sortie de l'église, on 
répandait du blé sous les pas des nouveaux mariés. 
Quand ils rentraient à la maison, ils se voyaient offrir 
un grand verre de vin que l'on brisait après qu'ils y 
avaient bu, pour bien marquer le caractère irrévocable 
du mariage. 

« Aujourd'hui, nous écrit un vieux Cévenol, les 
noces se font en camion, et les invités sont embarqués 
là où la veille on véhiculait des veaux. » Et sans 
doute nos bergères à cheveux coupés n'apportent-elles 
plus dans leur trousseau des dix-huit et vingt robes 
comme au temps jadis, faites avec la laine qu'elles 
avaient filée. Mais il y a toujours des cortèges à pied, 
précédés quelquefois par un joueur d'accordéon. Les 
« modes de Paris » leur ont donné un aspect banal, 
mais elles n'ont pu effacer la gaîté franche et confiante 
des couples aux bons visages. Et, dans les festins qui 
suivent la noce, règne l'antique opulence. 

Mais pourquoi la coutume de faire absorber par 
l'aîné demeuré célibataire, quand son frère se marie, 
une salade d'oignons en guise de dessert ? Cette pra- 
tique d'assez mauvais goût est encore fréquente sur les 
hauts plateaux. Le frère cadet qui a ainsi devancé 
l'aîné lui fait, dit-on en patois, « mandja des cébos », 
manger des oignons. 



Les années passent, mêlant les deuils aux joies. 
Ce Vivarais est si riche d'espace et de lumière, son 
peuple est si vigoureux, qu'ils semblent faits pour 
ignorer la mort. Hélas ! le défunt repose, vêtu de ses 
habits de dimanche, un crucifix entre les mains. A côté, 
le cierge de la Chandeleur, le verre plein d'eau bénite 

126 



le Samedi-Saint, avec un rameau de genêt que les visi- 
teurs prendront pour tracer un signe de croix sur le 
lit. Les Pénitents sont revêtus de leur cagoule ; jadis, 
les autres défunts étaient simplement cousus dans un 
linceul par des pauvres spécialisés dans cet office, les 
« orozaïres », à qui l'on donnait, en remerciement, les 
habits du trépassé. 

Tous les voisins se sont joints aux parents, même 
ceux qui étaient brouillés la veille, qui recommence- 
ront demain, après la grande trêve de la mort. Quel- 
ques-uns sont allés prévenir dans les hameaux / ils 
frappent aux 
portes des mai- 
sons ; dans les 
magasins, dans 
les cafés, un 
messager an- 
nonce à haute 
voix le nom du 
défunt, l'heure 
des funérailles. 
La première vi- 
site a été pour 
le presbytère. Le 
glas sonnera 
aussitôt, du haut 
du clocher, pour 
recommen- 
cer aux trois 
angélus, sur un 
mode différent 
selon qu'il re- 
tentit pour un 
homme, une C! d . Ameville 

iemme, un en- ... l e cimetière abandonné... 




127 



fant, avec un tintement supplémentaire pour les 
membres des confréries et les Pénitents. 

En plus d'un endroit, la bière est encore portée par 
les voisins et les amis ; par les caramades, si le défunt 
appartenait à la Jeunesse Catholique ; alors le groupe 
et le drapeau l'accompagnent, cependant que les clai- 
rons jouent des sonneries funèbres. Un malheureux 
garçon, victime d'un accident de voiture, disait au 
milieu de ses souffrances : « Je veux être enterré en 
Jeunesse Catholique ». 

Aux funérailles d'une enfant de Marie, les congré- 
ganistes se relayent pour soutenir le cercueil. Robustes 
filles de la montagne, au clair regard sous le voile de 
mousseline... Elle participent aux travaux de la mort, 
avec autant de simplicité qu'elles en mettent à accom- 
plir les tâches quotidiennes, comme si elles n'avaient 
fait que changer de fardeau. J'ai vu le blanc cortège 
se dérouler, dans la pluie du matin, sous les frênes et 
les sycomores dont les branches obligeaient parfois 
la bannière à s'incliner. Au cimetière, avant que la 
fosse ne soit refermée, quand le prêtre a terminé les 
prières liturgiques, l'une des congréganistes récite le 
« De Profundis ». On ne peut s'empêcher d'admirer un 
peuple qui garde avec tant de solidité ce qu'il y a de 
plus beau dans ses traditions. 

La pratique des anniversaires est fidèlement res- 
pectée : bout de mois, bout de l'an, avec visite à la 
tombe. Récemment encore, dans certaines paroisses du 
Haut-Vivarais, il était d'usage de faire maigre au dîner 
qui suivait, même en dehors des jours d'abstinence. 
A la fin du repas, tous les convives se lèvent pour le 
« De Profundis ». Je sais une famille où l'on a rompu 
avec des parents de la ville qui avaient voulu faire les 
esprits forts à ce propos. Aux messes de funérailles, 
comme aux offices anniversaires, l'offrande est un rite 

128 



obligatoire qui se prolonge parfois durant toute la céré- 
monie, quand il y a foule. En outre, ces jours-là, des 
pains, des aumônes sont distribués. Voyons ici la sur- 
vivance d'une noble coutume qui voulait que les 
pauvres eussent leur part du dîner funèbre, « les 
pauvres du Christ », comme les appelle un testament 
du 19 octobre 1498 réglant l'ordonnance du repas. 

La maison 

La maison vivaroise ne s'est guère transformée 
depuis des siècles, surtout en haute montagne, car elle 
obéit aux mêmes conditions de climat, qui ont peu 




Cl. Blanc-Demilly 

La ferme du col 

129 



changé. L'on prétendait bien que les hivers devenaient 
moins rigoureux ; mais depuis quelques années les 
neiges d'autrefois reparaissent sur les plateaux, et le 
« pagel » se félicite de n'avoir point rajeuni son habi- 
tation. 

Les ancêtres l'avaient construite en vue de la sai- 
son froide ; ses ouvertures sont fréquemment tournées 
vers le sud / un amoncellement de terre et d'herbe 
protège la façade nord, qu'il dissimule parfois jus- 
qu'au toit. Celui-ci, très vaste et pointu, abrite l'appar- 
tement et l'éta- 
ble sous son gris 
manteau de 
« lauzes », sortes 
de dalles schis- 
teuses et sonores 
que l'on va cher- 
cher dans la ré- 
gion du Mézenc, 
au mont Signon 
notamment. Au- 
trefois, de véri- 
tables caravanes 
partaient 
des villages 
pour s'appro- 
visionner aux 
carrières. Le 
voyage en char- 
rettes durait 
plusieurs jours, 
qui étaient jours 
de réjouissances 
et d'amuse- 
ments. 




Cl. Jacquin 

l'énorme cheminée en pierres s'élève 
très haut sur la toiture .. 



130 



Bien des maisons sont encore couvertes de 
chaume, ou de brindilles de genêts tressées comme un 
paillasson. Voilà le meilleur vêtement contre l'hiver, 
plus solide et plus agréable à voir que les tuiles rouges. 
Le chaume est surmonté d'une faîtière en zinc. 
L'énorme cheminée carrée, en pierres, s'élève très haut 
sur la toiture, afin de dépasser la neige, et à cause des 
risques d'incendie. Derrière les épaisses murailles, per- 
cées de fenêtres minuscules, vivront, pendant l'hiver, 
les hommes et les bêtes ,• une mince cloison les sépare 
sans intercepter la bonne chaleur des écuries ,• sur la 
cour pavée, la même entrée, en forme de voûte, con- 
duit chez les uns et les autres ,- parfois, la fontaine coule 
dans ce vestibule. La famille se réunit dans la cuisine, 
sous le manteau de la grande cheminée. Le fourneau 
est encore un luxe. Une table-pétrin, à rallonges, des 
bancs et quelques chaises composent tout l'ameuble- 
ment. N'oublions pas la « chapelle » : une Vierge, sur 
une étagère ornée de fleurs artificielles et entourée de 
quelques images pieuses, un Sacré-Cœur, un Saint- 
Régis rapporté de La Louvesc. Les livres de messe sont 
rangés à côté. Parfois des vignettes militaires où figure 
un numéro de tirage au sort, des photographies d'ab- 
sents, et aussi, hélas ! le diplôme commémorant les fils 
tués à la guerre. Dans un coin, le fusil de chasse. Aux 
poutres du plafond pendent les jambons, les quartiers 
de lard, les boyaux remplis de graisse ; une telle abon- 
dance vous stupéfie tout d'abord. Mais songez aux pé- 
riodes pendant lesquelles il sera impossible d'aller au 
village le plus proche. D'ailleurs, le montagnard a peu 
recours aux services du boucher, sauf le dimanche ; il 
préfère la soupe de choux et de lard et les salaisons 
aux viandes fraîches. Quant au pain, nombreuses 
sont encore les familles qui le pétrissent et le font 
cuire elles-mêmes, avec le seigle de leurs champs. Ou 

131 




La ferme des olateaux 



Cl. Blanc-Demilly 



bien on en rapporte des villages une provision pour 
de longs jours. Je me souviens du grand mutilé qui, 
tous les samedis, allait chercher ainsi, à deux ou trois 
lieues de distance, le ravitaillement d'un bourg en 
train de disparaître. La pauvre voiture repartait de la 
boulangerie avec son chargement de galettes grises et 
poudreuses, aussi larges que des roues. Un âne la tirait 
péniblement ,• sur la route résonnait la jambe de bois 
du conducteur. 



Vous vous demandez où couchent les gens de la 
ferme, car vous n'avez pas remarqué toutes les portes 

132 



de bois qui tapissent sans interruption la muraille, et 
ferment, pendant le jour, les lits-placards où chacun 
se glisse, la nuit venue, sous de lourdes couvertures. 
On peut crier au manque d'hygiène. Mais comme l'exi- 
guïté des fenêtres percées dans l'épaisseur des murs, 
l'usage des lits-placards fut imposé par le climat. On 
ne saurait approuver, bien sûr, cette phobie de l'air, 
qui, dans certaines maisons, fait encore enfermer les 
petits enfants, même en plein été, dans ces couchettes. 
Nous entendions un jour des plaintes derrière une 
porte de placard. On l'ouvrit, pour retirer un bébé qui 
s'éveillait, rouge de chaleur, à demi étouffé. 

Les fermes plus riches possèdent à l'étage supé- 
rieur une ou plusieurs chambres ,• celles-ci voisinent 
avec la « grange », grenier à foin qui communique 
directement avec l'extérieur par un terre-plein, et avec 




Ferme en Bas-Vivarais 




CL d Ameville 



Ferme avec colombier 



l'étable par des ouvertures pratiquées dans le plancher 
au-dessus de la crèche. Enfin, quand les paysans n'ont 
point de cave en sous-sol, ils placent leurs tonneaux 
dans une réserve creusée sous le talus protecteur. Telle 
est la maison du plateau, basse et trapue, construite en 
basalte ou en blocs de granité, sans crépissage, toute 
ramassée, avec ses dépendances, comme pour un com- 
bat ; elle accomplira son voyage immobile à travers 
les hivers, toujours pareille à elle-même quand les 
générations se succèdent dans l'effort. 

« Je te fais l'aîné, dit à son fils le père du « pagel » 
de M. Jean de La Laurencie, mais souviens-toi que tu 
auras à maintenir l'honneur de la famille. Tu ne quit- 
teras pas la maison, et tant que tu vivras, tu feras fumer 
la cheminée. » Hélas ! il y a des masures où le feu s'est 
éteint. Avec le compositeur Pierre Giriat, nous péné- 
trions dans une ferme délaissée, au flanc le plus raide 

134 



du Mézenc. Dix ans auparavant, Giriat avait recueilli, 
de la bouche d'un vieux paysan qui l'habitait, tout 
seul, une chanson d'autrefois, incomplète, mais d'un 
rythme si nostalgique ! Le vieillard disparu, la maison 
demeura vide. Et quelle maison, en vérité ! Un trou 
noir, où le malheureux voisinait avec ses bêtes, sur la 
terre battue, sans autre séparation que les branches 
enfumées qui soutenaient le toit. La table boiteuse, les 
bancs, le lit creusé dans la muraille, étaient là comme 
au jour des funérailles. Un tel dénuement produisait 
une impression d'angoisse. 

Souvent isolées sur les prairies, les fermes, quand 
elles se réunissent, gardent autour d'elles un jardin ou 
un bouquet d'ombrages, et ce sont alors de délicieux 
hameaux où le vent parle dans les feuilles. Sur les 




Cl. d'Arneville 

Maison avec « couradou » 

135 



pentes, les groupes de toits, moins inclinés, se resser- 
rent davantage, en pauvres îlots qui adhèrent au 
rocher. A mesure que nous descendons, soit vers les 
coteaux d'Annonay, soit vers le Bas-Vivarais, les tuiles 
remplacent le chaume et les lauzes, les fenêtres sont 
plus grandes ,• un escalier conduit à l'appartement qui 
s'ouvre sur une terrasse couverte, 1' « onto ». Autour 
d'Aubenas et dans le sud, la maison, plus haute, res- 
pire largement ,• son balcon, le « couradou », qui 
appelle l'air et la lumière sous les arcades fleuries, lui 
donne parfois un aspect italien. On sent plus de joie 
dans la pauvreté, à cause du soleil, du ciel bleu. Pour- 
tant, la terre est maigre, le travail difficile sur les 
« côtes », et peu rémunérateur. N'oublions pas que le 
pays « royol » est voisin du Midi. 



Le costume 

En Vivarais, l'habillement s'est modernisé bien 
davantage que la maison. Autrefois, et même au début 
du XIX e siècle, nous dit le « Papet » dans son Alma- 
nach, les vieux portaient la culotte, avec ceinture 
bleue ou rouge, grandes guêtres, souliers bas munis 
de languettes de cuir pour tenir la guêtre serrée contre 
la chaussure au moyen d'une petite courroie. Ils 
avaient une veste à col droit, un gilet garni de boutons 
de métal. Les bourgeois se coiffaient d'un petit tri- 
corne, les paysans d'un large chapeau que l'on fabri- 
quait en Haute-Loire : le « tchapel de Goudet ». Ils pos- 
sédaient aussi une sorte de bonnet phrygien, blanc ou 
rouge, ou rayé ; quelques vieillards le portent encore, 
au coin du feu. 

Les pantalons à pont-levis, les « brayos o pour- 
taou » remplacèrent la culotte. Nous voyons aujour- 

136 




Vieux costumes ardéchois, d'après une estampe 



d'hui les gilets de travail à manches ,• mais la veste 
ronde ou l'habit de serge à petites basques ne sortent 
plus des armoires, même pour les cérémonies. Les 
nommes s'habillent maintenant comme à la ville, ou 
à peu près. Le grand manteau des bergers, la blouse 
bleue ou noire, le feutre aplati, enfin la barbe en col- 
lier de certains vieillards rappellent vaguement l'an- 
cien temps. Beaucoup de jeunes gens arborent la cas- 
quette ou le béret. Mais on n'oublie guère d'emporter 
en voyage le bâton en bois dur, muni d'une lanière 
de cuir, appelé autrefois « juge de paix ». 

Même évolution dans le costume féminin. Où 
sont les châles aux couleurs voyantes, les coiffes 

137 



de mousseline avec dentelles, et les chapeaux en 
forme d'assiette renversée qui les surmontaient, en 
Vivarais comme en Velay ? Souvent, les femmes catho- 
liques gardent, comme jadis, une petite croix sur la 
poitrine ; les protestantes, une colombe du Saint-Esprit. 
Mais la détestable « mode de Paris » a fait pénétrer ses 
toilettes. 

Près du Velay persiste la coiffe ceinte d'un ruban 
de couleur différente selon les villages ; nous rencon- 
trons quelques aïeules en bonnet noir. Les bergères 
protègent leur tête d'une large cape en toile. Quand 
nous quittons Saint-Agrève, cette gracieuse coiffure 
dont les pans flottent au vent annonce déjà, sur les 
prairies, l'approche du Mézenc. 



Mystère et poésie 

Le peuple vivarois a gardé le sens du mystère, et 
l'on ne sera pas étonné de rencontrer, dans les histoires 
à demi oubliées des aïeules, fées et lutins, fantasques, 
malicieux, comme en Irlande ou en Bretagne. Le vieux 
songe celtique, nous le trouvons encore autour des fon- 
taines qui jaillissent en pays de dolmens, comme à 
Bourbouillet ; on attribue aux sources des « Dames », 
c'est-à-dire des Fées, la vertu de guérir. La fontaine de 
Curo-Biaço (Vide-Besace) , près des mégalithes du 
mont Lech'ous, inspire des racontars étranges. Les nuits 
de lune, on prétend voir une lavandière battant le 
linge des âmes du Purgatoire. Malheur à l'imprudent 
qui écoute son appel et veut bien aider à tordre les 
draps. Ce sont ses bras à lui qu'elle tordra jusqu'à 
l'aurore. D'autres fois, sur la mousse, un enfant gisait 
tout nu. Ou bien un cheval piaffait en jetant des 
flammes par les naseaux. La « trêve » prend encore la 

138 




Dolmen de Bourbouillet 



Cl. E. de Gigord 



forme d'une gigantesque lanterne qui dévale les 
pentes à forte allure, droit sur les voyageurs attardés, 
puis disparaît. 

En Coiron, la source intermittente de Boulègue (mot 
patois signifiant « qui bouge ») annonçait la guerre 
par ses dix bouches au XVI e et au XVII siècles, pen- 
dant les campagnes du Premier Empire et en 1870, 
tandis qu'à trois cents mètres de distance, Fontfrède, 
fontaine de la Paix, se réveille trois jours après que 
Boulègue est tarie. Différence tristement symbolique : 
Fontfrède est bien moins abondante que Boulègue. 

139 



Il serait trop long de rappeler tous les prodiges et 
les désastres qui émurent jadis l'opinion populaire : 
pluies de sang et comètes, aux époques de peste ; 
invasions de chenilles et de rats, inondations, tremble- 
ments de terre, et plus tard la fameuse bête du Gévau- 
dan, abattue en 1765 ; puis, à un demi-siècle d'inter- 
valle, la bête du Vivarais. Certains lieux déserts et 
comme hostiles favorisaient la frayeur. C'est ainsi que 
la longue crête noire du Sardier, qui domine le village 
de Pailharès, fut considérée comme un repaire de fées 
et de lutins, voire de « trêves », de loups-garous. Mon- 
tagne de sorcières, comme beaucoup d'autres en Viva- 
rais. Et nous ne parlons même pas du moyen âge. Au 
XVI e et au XVII e siècles eurent lieu des procès bizarres 
et cruels ; les sorcières étaient condamnées à subir le 
fouet jusqu'au sang ,• certaines furent brûlées sur un 
bûcher, dans la Prade de Montpezat, après avoir été 
exposées au pilori. Elles étaient accusées d'entretenir 
commerce avec les démons, notamment avec le diable 
Barrabam qui apparaissait tantôt sous la forme d'un 
lièvre, tantôt sous l'aspect d'un homme. Chevauchant 
un bâton, elles allaient le rejoindre sur des cimes écar- 
tées où se tenait le sabbat. La rumeur publique leur 
attribuait de nombreux méfaits : enfants enlevés par 
le trou des chatières, maladies répandues par ven- 
geance ; elles faisaient périr les animaux et donnaient 
la rouille aux blés ; on les avait vues semer une poudre 
dans des gouffres d'où s'échappaient bientôt la tem- 
pête et le brouillard ; une paysanne qui ramassait des 
cerises fut jetée au bas de l'arbre par un tourbillon 
ainsi déchaîné... 

Aujourd'hui, l'on croit un peu au « mauvais œil », 
mais beaucoup moins aux sorcières, sauf quelques der- 
nières aïeules parlant encore des sorcières « chauche- 
vieilles » qui se transforment en chats noirs pour infli- 

140 



ger, pendant le sommeil, d'épouvantables étouffe- 
ments. J'ai entendu raconter, du côté du Tanargue, 
qu'un pâtre tirait du vin en perçant l'écorce des 
fayards. Quelques jours après, il envoyait un de ses 
aides payer le prix de tant de litres à telle ferme de 
son choix. Et le maître de la maison constatait qu'en 
effet la quantité indiquée manquait dans ses tonneaux. 
Tous ces vieux bergers, qui ont vu tant de choses, qui 
savent plus d'un secret, sont un peu magiciens. 

On attribuait à certaines personnes le « don » de 
guérir ; pour les entorses ou même les fractures, le 
« don » est encore au pouvoir des « rebouteurs » ou 
« rhabilleurs » qui se le passent de père en fils et dont 
les clients viennent parfois de très loin. Certains refu- 
sent l'argent, se bornant à imposer une bonne œuvre. 

Aux remèdes imprévus, recettes héritées du temps 
où le bouillon de vipère, l'huile d'aspic et de scor- 
pion guérissaient bien des maux, s'ajoutent les 
« pierres merveilleuses » que l'on se transmet pour 
toutes sortes de maladies des hommes ou des animaux : 
« pierre des yeux », « pierre de la brebis », « pierre du 
sang », « pierre de la peste », « pierre du crapaud », et 
surtout la « pierre à venin », bigarrée de taches sombres, 
et faite, s'il faut en croire Pline l'Ancien, de la bave 
même des reptiles. Il y a aussi la « pierre à tonnerre », 
hachette de silex peut-être trouvée sous quelque dol- 
men. M. Jean de La Laurencie, descendant du 
Tanargue, la montagne du dieu Tarann, en plein orage, 
s'abrita dans une ferme dont les habitants avaient 
allumé un cierge, près duquel était posée la « pierre à 
tonnerre ». « J'admirai, dit-il, la simplicité de nos 
« pagels », également fidèles au symbole de la prière 
chrétienne et à la vieille tradition celtique de la pierre 
tombée du ciel. » 

Le feu de la Saint- Jean — en patois « jonado » — 

141 



demeure une survivance des antiques fêtes du solstice 
d'été, ici comme ailleurs. Sauter à travers ses flammes 
préserve, dit-on, des engelures et des maux de jambes. 
Les cendres, qui protègent du mauvais œil et des ser- 
pents, immunisent aussi les troupeaux contre la fièvre 
aphteuse. 

Chants 

Les grands horizons des plateaux vers le Béage 
ou Sainte-Eulalie, l'âpreté des monts, la désolation des 
ravins, favorisent le rêve. Nos bergers ont le temps de 
méditer, à travers les pâturages sans fin déroulés sous 
le ciel. Les monotones jours de nuages ou de bour- 
rasques invitent à la nostalgie. Et comment occuper 
les soirées d'hiver, quand les conversations languissent 
devant la grande cheminée ? 

Le pays vivarois ne possède pas de littérature 
locale proprement dite, sauf peut-être quelques 
fabliaux comme les histoires du curé de Lafare. Mais 
nous avons des chansons où subsiste un remarquable 
mélange de gaîté satirique et de mélancolie. Quelle 
détresse cachent parfois les gros rires, dans les 
auberges du dimanche soir, ou les refrains des cons- 
crits, ponctués par un tambour et un aigre clairon dans 
la petite ville de mon enfance ! L'ironie est maintes 
fois au service du bon sens et de la vertu, comme dans 
les réponses de la bergère au voyageur trop galant. 
Ou bien c'est une verve digne du moyen âge qui 
éclate dans telle complainte matrimoniale. Mais les 
veufs ne cessent de pleurer leur « ménagère ». 

La médiocre romance des villes nuit aux refrains 
traditionnels. Pourtant, si un chanteur reprend les 
anciens couplets de la Pernette ou du pauvre Tçaba- 
nou, il fait vibrer les auditoires paysans. J'en appelle 

142 



au témoignage d'un aède vivarois, Charles Rey, qui, 
sans cesser d'être fidèle depuis cinquante ans au lutrin 
de sa paroisse, demeure le mainteneur émérite de ces 
vieux airs souvent proches du grégorien. 

Nos chansons cévenoles ont été réunies et trans- 
crites par Vincent d'Indy, en un recueil publié il y a 
plus de trente ans, et complété par un album de six 
chansons que le Maître, vers la fin de sa vie, donna 
aux éditions du Pigeonnier. Chants de mai, chansons 
de mariage et requêtes d'amour, chants militaires, 
chansons à danser, bourrées et rigaudons, Vincent 
d'Indy nous présente un tableau singulièrement riche 
de cette musique populaire dont il a noté les rythmes 
et les paroles au cours de ses excursions. Nous y 
retrouverons l'âme montagnarde, avec sa 
ferveur, mais aussi avec la gravité un 
peu triste qui enveloppe tous ses élans. 
C'est le charme du printemps, sans miè- 
vrerie. C'est surtout l'amour, avec sa fin 
heureuse, le mariage, et avec l'amertume 
des séparations, des incertitudes, en un 
temps où l'on servait pour sept années 
et plus. 

Aux chansons de geste, le Vivarais 
préféra les pastourelles que l'on chante 
en gardant les troupeaux devant les 
espaces muets : Là-haut sur la montagne 
- J'ai entendu pleurer - Oh ! c'est la 
voix de ma compagne - Je monte pour 
la consoler... 

Imaginez-vous l'effet produit par de 
telles strophes, avec leurs points d'orgue 
et leurs sonorités traînantes que le pay- 
san prend plaisir à faire prolonger par Le chanteur 

•r # i_ o vivarois 

1 echo « Charles Rey 

143 



Les sentiments restés longtemps silencieux écla- 
tent avec d'autant plus de violence. Qui oserait sou- 
rire de ces paroles naïves où, comme dans la chanson 
d'Alceste, la passion parle vraiment toute pure ? La 
belle, si tu me délaisses, - Je m'en iiai servir le roi... 

Parfois, l'accent devient tragique. Cette complainte 
de la « Pernette », chantée un peu partout en France, 
avec des variantes, vient des montagnes du Massif 
Central. Autrefois, nos gens savaient aussi la mysté- 
rieuse mélopée du roi Renaud. On connaît le chant mili- 
taire, « Sont trois jeunes garçons », avec le dialogue 
entre la fiancée morte et le soldat qui revient en congé 
pour ne trouver qu'une tombe encore fraîche : Céline 
lui répond : Ma bouche est plein' de terre, - La tienne 
est plein' d'amour. - Va-t-en dans ton service, tu y 
finiras tes jours. - Je garde l'espérance de te revoir 
un jour... 

Un chercheur insigne, M. Auguste de Missolz, 
nous a laissé un livre de chansons du terroir manus- 
crites, dont il faut souhaiter la prochaine publication. 
Les vieillards s'en vont un à un, emportant avec eux 
des trésors de poésie, et bientôt, si l'on n'y prend garde, 
il n'y aura plus personne pour se souvenir. Pourtant, 
quelques échos de la voix lointaine d'un pâtre, comme 
nous en avons entendu le long des routes, suffisent à 
évoquer un infini ; tel air, noté par Vincent d'Indy ou 
par Guy de Lioncourt, a bien souvent recréé pour 
nous, quand nous étions loin du Vivarais, l'atmosphère 
et la couleur de la lande, l'accent du vent qui souffle 
dans les genêts. 



144 




Cl. Blanc-Demilly 

Vignes en terrasses dans la vallée du Rhône 



VIII 
TRAVAUX ET JEUX 



Labeurs 

On sait que la montagne ne livre point facilement 
aux hommes la nourriture qu'ils lui réclament. Dans 
la vallée du Rhône elle-même, le « bon pays », le 
« rivage », il est peu de domaines qui ne remontent 
sur les pentes du rocher. Pour maintenir la terre, les 
paysans ont construit de longs murs de pierres sèches 
qui se succèdent en escaliers, partout où il y a du sol 

145 



à cultiver. On appelle ces terrasses « échamps » en 
Haut-Vivarais ; ailleurs, « faysses », « accols ». Les 
vignes, les champs, les prairies, sont ainsi étages aux 
parois des plus âpres ravins, sur l'Erieux ou la Volane. 
Un cheval y grimpe en tirant une sorte de traîneau ,- 
ou bien un mulet, lourdement bâté, quand ce n'est pas 
le cultivateur lui-même, qui ploie en tranportant la 
hotte de terre ou de fumier appuyée sur un coussinet, 
le « saccol ». L'usage de la charrue est souvent impos- 
sible § il faut bêcher, et c'est vraiment ici que l'on 
gagne le pain à la sueur de son front. Les orages pro- 
voquent des éboulements qui doi- 
vent être réparés sans retard pour 
éviter de pires catastrophes. Et le 
paysan, patiemment, recommence 
pierre à pierre les murs de soutène- 
ment détruits. Dans les régions trop 
pauvres, trop arides, bien des ter- 
rasses abandonnées croulent en cas- 
cades de ruines au milieu des buis- 
sons. L'œuvre des ancêtres demeure 
arrêtée, sans grand espoir d'être 
jamais reprise. Mais la montagne ne 
pourra pas, avant longtemps, effacer 
complètement la trace du pathé- 
tique effort des hommes qu'elle a 
vaincus. 

Sur les plateaux, les champs 
deviennent plus rares, à mesure 
qu'on approche du Mézenc. Ces 
pays d'élevage et d'exploitation 
forestière imposent aussi à leurs 
ci. Margerit Brémond habitants de lourds travaux, accé- 

... le cultivateur qui lérés par l'emploi des machines dans 

ploie en transportant i i • ^n i t 

la hotte de terre les grands domaines. Quand lenai- 




146 



sons et moissons prennent fin, les garçons descendent 
vers le Bas-Languedoc pour les vendanges. 

D'autres occupations absorbent nos gens : soins des 
troupeaux et de la basse-cour, préparation du beurre 
et des fromages. Il est peu de jardins qui ne possèdent 
leurs ruches, installées la plupart du temps dans de 
vieux troncs de châtaigniers. Près de Valgorge, nous 
en avons vu une réunion si nombreuse qu'on eût dit 
un vestige de forêt au flanc de la montagne. Dans 
quelques hameaux, quand la maison était en deuil, 
on les entourait d'un ruban noir, comme en Auvergne. 
Sinon, l'on croyait que les abeilles partiraient. Il était 
encore de tradition que les ruches seraient improduc- 
tives ou désertes si on les vendait. Aussi ne chan- 
geaient-elles de propriétaire que par dons gratuits ; on 
évitait de les compter. Dans le rucher comme dans la 
magnanerie, les paysans devinaient une sorte de mys- 
tère sacré. 

Aux abords des fermes, les bûcherons ne sont pas 
seuls à fréquenter la forêt : il y a tant de champi- 
gnons et de framboises ! Les airelles à l'acidité savou- 
reuse sont ramassées au moyen d'un peigne de bois et 
vendues aux leveurs pour les pharmaciens ou les 
pâtissiers. Une année, l'exportation avait tellement 
haussé les prix que toutes les airelles furent ratissées ,- 
les femmes de plusieurs villages en vinrent aux mains 
pour se disputer une montagne. 

Quant aux hommes, la pêche à la truite ou aux 
écrevisses, et, en automne, la chasse, les passionnent 
à tel point que certains en font vraiment un métier. 
Tout montagnard, même le plus pauvre, est né chas- 
seur, et bien souvent braconnier. 

Pendant les mois d'hiver, les fermes des hauts pays 
semblent dormir derrière leurs murs impénétrables. 
Mais il y a toujours les bêtes à entretenir. On profite 

147 




En arrivant au col 



Cl. Blanc-Demilly 



du mauvais temps pour réparer les outils agricoles. 
Autrefois, les « pagels » confectionnaient, au tour, des 
ustensiles et des cuillers de bois qui étaient vendus 
ensuite dans les départements voisins ou à la foire de 
Beaucaire ,• ils continuent à en fabriquer pour leur 
usage personnel. Un de nos amis a connu, dans son 
enfance, toute une famille ainsi occupée, chacun ayant 
son rôle assigné par une rigoureuse division du travail, 
et tous chantant d'une même voix, pour se donner du 
cœur à l'ouvrage, le « Gloria in excelsis ». C'est le mo- 
ment des longues veillées, devant le feu de souches 
ou de brindilles, que l'on ravive, dans quelques fermes, 
au moyen du « bouffet », la longue canne creuse dans 
laquelle il faut souffler en gonflant les joues. Du côté 
du Mézenc, on se chauffe parfois avec des mottes de 
tourbe extraites des prairies. Et bien des maisons 
gardent la lampe à huile des anciens, le « choleï », si 
résistant, si commode pour éclairer les écuries. Il est 

148 



vrai que le courant électrique pénètre maintenant 
jusqu'au pied du Mézenc. Nous ne saurions nous en 
plaindre, à condition toutefois que les constructeurs 
des lignes aient un peu plus d'égards pour les pay- 
sages. 

Autrefois, plus encore qu'aujourd'hui, l'on se réu- 




Facteur à cheval 



nissait entre voisins. La « veliado » commençait par la 
prière ; puis on triait les noix, on écorçait les châ- 
taignes, chacun s'occupait à des tâches diverses en 
écoutant les anciens raconter leurs campagnes avec les 
histoires de jadis. Un chanteur faisait entendre sa com- 
plainte ou son joyeux refrain. Et l'on mangeait les 
marrons grillés, en les arrosant de vin blanc... Pas de 
médisances, pas de plaisanteries déplacées. Mais cette 
bonne cordialité du vieux temps. Quand il était assez 
tard, on couvrait le feu avec de la cendre, pour écono- 
miser une allumette le lendemain. Cela indiquait la 
fin de la « veliado ». 

Les domestiques étaient moins payés qu'aujour- 
d'hui, mais l'argent avait plus de valeur. Le « vorlet » 
demeurait longtemps en place. J'ai entendu parler d'un 
berger du Bas-Vivarais qui mourut après 70 ans de 
services dans la même maison. Le « berger du Cros », 
comme on l'appelait, avait vu trois générations de 
maîtres, qui lui avaient témoigné un égal attachement. 
Il fut soigné comme un aïeul ,• à ses obsèques, les pro- 
priétaires du domaine conduisaient le deuil. 

Certains bourgs avaient leur « pastré », leur berger 
commun qui était nourri chez les uns et les autres 
tour à tour. Chaque matin, il sonnait de la corne pour 
rassembler les bêtes (comme nous l'avons vu faire tout 
récemment à Saint-Laurent-les-Bains) et il les emme- 
nait dans la montagne. L'été, il restait deux mois avec 
son troupeau sans revenir. Son arrivée et son départ 
étaient l'occasion d'une fête. 

Ces pittoresques figures deviennent rares, et avec 
elles, peu à peu, tous les anciens petits métiers qui 
permettaient à chaque village de se suffire à lui-même. 
La laine, filée par les femmes, était tissée sur des 
métiers à bras, puis portée au tailleur. Le paysan 

150 




Dentellières vers Issarlès 



Cl. G. Chamontin 



s'habillait ainsi avec la laine de ses moutons. Cette 
année, en voyant dans une vallée, sous le Mézenc, 
quelques jeunes filles qui portaient aux champs leur 
quenouille, nous avons cru rêver. Le temps n'est plus 
où les bergères filaient le chanvre qui servirait à leur 
trousseau. A présent, on s'habille avec les confections 
des grands magasins ou des étalages de foires. Du jour 
où la campagne devient ainsi tributaire des villes, elle 
perd un peu de sa personnalité ; la voie est ouverte à 
l'émigration. 

Dans la haute montagne, bien des fermes con- 
servent leur four à pain ; les hameaux ont un four 
banal dont chaque famille dispose à tour de rôle. Les 
villages possèdent encore leur sabotier, dont l'atelier 
est toujours si curieux, leur maréchal ferrant avec la 
rudimentaire cage de bois pour ferrer les vaches. Il y 

151 



a parfois quelques derniers tisserands, quelques coute- 
liers. Mais les fameux ateliers de Montpezat, d'où 
sortaient la plupart des lames montagnardes, ont été 
ruinés par la production en série ; seul, un cheminot 
retraité fabrique avec amour des couteaux en serpe 
pour la taille des vignes. Disparus, les fondeurs de 
cloches et les « peyroliers », avec leurs chaudrons. Les 
grandes villes sont trop près. 

L'art du tanneur et du mégissier est devenu une 
industrie à Annonay, au Cheylard. Autour des fours à 
chaux du rivage calcaire se sont développés les grands 
centres de Lafarge, Meysse et Cruas. Quant aux mines 
de charbon ou de fer, elles ne sont à peu près plus 
exploitées. Il y eut des verriers en divers villages 
pourvus de sable, jusqu'à Lacham-Raphaël ; aujour- 
d'hui, pour les eaux de Vais, fonctionne, au confluent 
de l'Ardèche et de la Volane, une usine de bouteilles. 

Les arts céramiques étaient représentés par trois 
centres importants : les faïenceries de Salavas et de 
Toulaud, d'où sortirent des pièces fort précieuses ; les 
ateliers de Saint-Désirat, près d'Andance, dont on peut 
voir quelques beaux ouvrages au musée régional 
d'Annonay. La plupart des objets de poterie rustique 
en usage dans les fermes du Haut-Vivarais, biches, 
cruches, plats, assiettes, tasses, écuelles, qui se distin- 
guent par la noblesse de leur contour, proviennent de 
Saint-Désirat, où quelques maîtres ouvriers continuent 
les traditions. Avec Miss Anne Dangar, la colonie de 
Moly-Sabata, installée à Sablons, en face de Serrières, 
est en train de rénover par ses décorations la facture 
des vieux potiers. 

Dès le XVI e siècle, près d'Annonay, des artisans 
venus d'Ambert installaient, au bord de la Deôme qui 
clapote sous les fayards, les premiers moulins à papier 
du Vivarais. L'un d'eux, un Montgolfier, avait gardé le 

152 



secret de la fabrication, rapporté d'Orient, lors des 
Croisades, par un ancêtre. Il avait imaginé de rempla- 
cer le coton, produit alors trop coûteux, par le lin et 
le chanvre. Telle est l'origine du papier de chiffon et 
des manufactures d'Annonay, célèbres dans le monde 
entier. Il faut lire le beau livre d'Henri Pourrat, « Dans 
l'Herbe des Trois Vallées », pour comprendre tout ce 
que le Vivarais doit à l'Auvergne. 

Une industrie, naguère florissante, continuait à 
trouver sa matière première dans le labeur familial : 
la soie. Filatures et moulinages sont nombreux en Vi- 
varais, à cause de la proximité de Lyon. Mais le travail 
qui garde le plus de poésie s'effectuait dans les fermes. 
Depuis Olivier de Serres, partout où le mûrier peut 
croître, il n'y avait pas de maison qui ne possédât sa 
magnanerie, en Bas-Vivarais surtout. Que de soins, 
quelles minutieuses précautions exigent les vers à soie, 




Une magnanerie 



Cl. d'Ameville 



153 



qui éclosent et se développent selon le rythme du 
printemps ! L'élevage des « magniaux » n'est plus une 
source de richesse pour le Vivarais. Malgré l'aide que 
lui apportent les primes de l'Etat, il traverse une crise, 
provoquée par la maladie du bombyx et du mûrier, 
par la concurrence de l'étranger et de la soie artifi- 
cielle, aggravée encore par les récentes circonstances 
économiques. Beaucoup de mûriers demeurent inuti- 
lisés, comme autant de mélancoliques souvenirs d'une 
prospérité qui remonte à Henri IV. Si la « magnaude- 
rie » cessait d'exister chez nous, avec elle périrait une 
des occupations les plus pittoresques du Vivarais, une 
de celles qui maintenaient quelques vestiges des an- 
ciennes coutumes. 




Les routes 



d'Arncville 



154 



Echanges 

Nos routes peuvent être sillonnées d'automobiles 
et de camions, elles n'en ont pas moins perdu leur vie 
franche, joyeuse du temps des muletiers, frères des 
mariniers, dont ils recevaient les marchandises dans 
les ports du « rivage ». Cette pittoresque corporation 
a été tuée par le chemin de fer, et à présent, sur les 
grands chemins, les remises des auberges, trop vastes, 
demeurent closes. Des trains de dix ou quinze mulets 
apportaient le vin à pleines outres, et l'huile d'olive, 
le sel, le sucre, le café, puis redescendaient, chargés 
des produits de la montagne. Il faisait beau voir arriver 
dans un village le convoi en tête duquel le premier 
bardot portait au cou la grosse sonnaille appelée 
« queyrade ». Chacune des autres bêtes, coiffée d'un 
pompon, faisait tinter autour de son cou plusieurs ran- 
gées de clochettes ,• toutes avaient les yeux protégés par 
deux plaques de métal attachées aux tempes, et ornées 
de figurines religieuses, saint Eloi en particulier, de 
devises ou d'armoiries. Les mulets des gabelles, sous 
l'ancien régime, arboraient ainsi les armes de France. 
Quant aux muletiers, ils étaient habillés de cadis, blanc 
pour la veste, vert pour la culotte, avec une blouse 
bleue et des guêtres blanches. Leur coiffure était un 
vaste chapeau de feutre dont les bords relevés for- 
maient bicorne. La couleur rouge du gilet, de la cein- 
ture, de la cravate, rehaussait un uniforme pour image 
d'Epinal. A la ceinture était pendu le « troquart » pour 
percer les outres et la tasse d'argent ciselé pour goûter 
le vin. 

Où sont-ils, ces gaillards qui, le soir, dans les 
auberges, engloutissaient de gigantesques omelettes 
au lard, des quantités effarantes de viandes, de ragoûts 

155 



et de salades, et du vin 
en proportion ? Tard 
dans la nuit, on causait, 
on discutait, on chan- 
tait : 

Sian, sian de la mountagno ! 

Mio, 

Sian, sian de la mountagno, 

Un pais de coucagno, 

Mio, 
Un païs de coucagno. 

A l'aube, après que 
les hommes et les bêtes 
s'étaient solidement res- 
taurés, on ajustait aux 
bâts les outres et les 
sacs, et le cortège repar- 
tait dans un vacarme de 
grelots. On voudra lire, 
dans le magnifique 
« Jan de la Lune » de 
Firmin Boissin, la des- 
cription d'un équipage 
de muletiers grimpant vers Pradelles ou Langogne. 
Encore aujourd'hui, nos routes retrouvent leur 
animation paysanne au moment des foires. Les gros 
bourgs de la montagne, de Coucouron à Saint- Agrève, 
demeurent des lieux de transactions, surtout lors des 
foires de printemps et d'automne. Le bas pays fournit 
légumes et fruits aux « pagels » qui offrent leurs bes- 
tiaux, leurs laitages, et se ravitaillent en outils agri- 
coles, en vêtements chauds, en pièces d'étoffe pour 
les habits de travail. Qui n'a pas traversé les marchés 
hebdomadaires d'Annonay ou de Tournon, du Chey- 
lard ou d'Aubenas, ignore un des aspects de l'activité 




Muletier vivarois 



Cl. Filhol 



156 



vivaroise. Chaque semaine descendent, en autobus 
ou en charrette, les femmes avec leurs paniers de fro- 
mages, de volailles ou d'œufs, les cultivateurs en 
blouse, dont quelques-uns conservent une physiono- 
mie si expressive. Il est des vieillards à longue barbe, 
au large feutre, qui apportent avec eux toute la poésie 
de leur pays. On parle uniquement patois sur le foirail, 
et la vente d'une bête n'est conclue qu'après de labo- 
rieuses discussions où les intéressés vocifèrent avant 
de faire « pache », c'est-à-dire contrat, en se tapant dans 
la main. Le marché aux porcs n'est pas le moins animé. 
En un village des Boutières, nous avons vu ces animaux 
suspendus à des perches portant le poids à l'autre 
extrémité : une gigantesque balance romaine... L'opé- 
ration est accompagnée d'affreux hurlements ; parfois 
même le patient s'échappe en bousculant la foule. 

Les retours de foire ont leur charme, le long des 
routes où avancent ca- 
pricieusement, poussés 
par le bâton de leur 
nouveau maître, les 
moutons et les vaches 
des plateaux, toutes 
fières de leur collier 
neuf rembourré de 
crins, et de leur clo- 
chette sonore. Dans le 
village ne restent plus 
que les buveurs attar- 
dés aux cabarets, tandis 
que le vent froid du soir 
balaie pailles et papiers. 

Mais il arrive que 
les intermédiaires, en 

... . Cl. Margerit Brémond 

automobile, visitent La « pache » du veau 




157 



directement les 
fermes,- nous 
savons des en- 
droits où le mar- 
ché se réduit à 
une simple visite 
aux auberges qui 
sont le quartier 
général des 
ieveurs. Il y a 
moins de « foires 
aux domes- 
tiques» ou 
a louées » comme 
jadis à Ville- 
neuve-de-Berg, le 
1 er mai et pour la 
Saint-Michel. Le 
Docteur Francus ' 
a vu les bergers 
étaler leurs son- 
nailles, pour 
attester l'impor- 
tance des troupeaux qu'ils avaient dirigés. Munis de 
leur fifre, de leur fouet et de leur carnier, ils gardaient 
sur leur chapeau, tant qu'ils étaient disponibles, un 
« floquet » de laine. 

Les échanges sont moins actifs parce que le Viva- 
rais se dépeuple. En moins d'un tiers de siècle, il a 
perdu 70.000 habitants. Bien que la terre manque de 
travailleurs, beaucoup de jeunes gens ou de ménages 
descendent au « bon pays », sur les deux rives du 

1 Pseudonyme d'Albin Mazon (1828-1907), auteur d'une série 
de pittoresques « Voyages » où abondent les renseignements sur 
l'histoire et les mœurs du Vivarais. 




Annonay 



Cl. Blanc-DemiUy 



158 




Annonay - Vieille rue 



Cl. Blanc-Demilly 



Rhône, et aussi dans les villes voisines, Lyon, Saint- 
Etienne, Aies, Marseille même. Les causes de déraci- 
nement sont les mêmes partout : difficulté, médiocre 
rendement du travail agricole ; service militaire accom- 
pli dans les grands centres ; placement des jeunes filles 
en ville, etc. 

159 




Marché aux châtaignes à Aubenas 



Cl. d'Arneville 



Les chefs-lieux économiques, comme Annonay, 
Aubenas, ont un peu mieux résisté. Annonay, sombre 
amphithéâtre d'usines et de maisons de granité sur 
deux rivières, n'est-elle pas la ville la plus représenta- 
tive du Haut-Vivarais ? Elle conserve plus de caractère 
que les modernes cités en ciment armé. L'ombre des 
montagnes pénètre dans ses rues, mais aussi les cou- 
rants d'air des cimes proches ; elle a une histoire à 
elle, faite du labeur de générations humbles, probes, 
où le courage et la bonhomie sont des vertus que l'on 
se transmet de père en fils. Patrie de Marc Seguin et 
des frères Montgolfier, Annonay restera la rude mon- 
tagnarde au franc visage, aux reins solides, qui ne 
craint pas d'escalader les côtes et de marcher dans la 
bise sur les chemins pierreux ; la Vivaroise qui peine 
et qui lutte, audacieuse à rêver, patiente à réaliser. 

Aubenas, capitale de la Cévenne et du Bas-Viva- 
rais, bourdonne comme une ruche dans une allégresse 
déjà méridionale. Tournon, Viviers, Cruas, Vals-les- 
Bains, Lamastre, Le Cheylard ont vu leur chiffre d'habi- 

160 






tants augmenter. La population du Teil a doublé, par 
suite du développement industriel. Mais, dans l'en- 
semble, les derniers recensements accusent une im- 
pressionnante diminution pour les arrondissements de 
Largentière et de Privas. Seul, l'arrondissement de 
Tournon, c'est-à-dire, en somme, le Haut-Vivarais, pro- 
gresse légèrement. C'est en montagne surtout que l'on 
trouve des familles nombreuses et fidèles au sol, de 
véritables paysans qui savent bien que leur besogne 
est pénible, mais qui s'y emploient avec tous leurs 
enfants, les plus âgés secondant le père, les plus jeunes 
gardant les bêtes. Sans doute leur arrive-t-il de se 
plaindre. Mais ils trouvent tout naturel leur attache- 
ment à la terre. Ils mangent dans leur écuelle et sont 
maîtres chez eux. Leur part n'est pas la plus mauvaise. 
Ils se passeraient plus facilement des gens des villes 
que ceux-ci des agriculteurs. Les émigrants, pour la 
plupart, ne gagnent pas au change ; cependant le 
chômage a rendu peu de bras aux campagnes. Du 
moins, peut-on espérer que l'exode se ralentira. 

Plaisirs vivarois 

Le peuple vivarois apporte autant d'ardeur à ses 
plaisirs que d'âpreté dans la lutte contre un sol avare. 

La fin d'un grand travail — la moisson surtout — 
est célébrée par une sorte de fête, la « reboule ». Dans 
quelques vallées, on la fait précéder du rite celtique 
de la « mire », que M. Jean de La Laurencie nous décrit 
ainsi : « On cache, dans la paille de celui qui a été le 
dernier à battre sur l'aire, ce qu'ils nomment la « mire » 
(un petit bâton ou un mannequin en paille) . Une fois 
la « mire » placée, les batteurs poussent un cri prolongé 
sur une note unique qui s'élève d'un ton et demi avant 
de finir en cascade de notes donnant l'impression d'un 

161 



sanglot. On chante dans le haut de la voix, et de toute 
sa force ; on prend soin d'ajouter à la mélopée le nom 
de celui qui a la « mire ». Chaque phrase se termine 
par une note que les crieurs doivent tenir jusqu'à ce 
que le souffle leur manque. » Mais, si le farceur qui a 
caché la « mire » se laisse prendre, on le retient pri- 
sonnier jusqu'à ce qu'il ait payé à boire à tous les 
moissonneurs. 

En montagne, la grande « reboule » se fait après les 
fenaisons. La nuit venue, tout le monde est réuni 
autour de la grande table de la cuisine, selon l'ordre 
hiérarchique, et le banquet dure plusieurs heures, 
parfois même jusqu'à l'aube : bouillon, jambon, saucis- 
son, tête de cochon salée, mouton bouilli, plusieurs 
légumes, rôtis, salades, copieusement arrosés, comme 
on pense, et accompagnés de refrains, parfois même 
de bourrées. 

Le festin est presque pareil pour la « tuade », la 
« fête du cochon », joie des enfants, illumination des 
nuits d'hiver. Quand l'animal est à point, il faut, long- 
temps à l'avance, prendre jour avec le saigneur, qui est 
un personnage et prodigue ses services dans toute la 
campagne environnante. On commence par offrir aux 
amis un vin chaud, et le saigneur procède au sacrifice, 
puis au dépeçage, une fois la victime « busclée », c'est- 
à-dire flambée. Le soir a lieu un grand dîner où le vin 
et la charcuterie fraîche sont à l'honneur. Souvent, le 
repas est partagé par une rasade d'eau-de-vie, qu'an- 
nonce un chant : le « coup du milieu ». 

Mais n'allez pas croire que le Vivarais soit un pays 
de perpétuelles ripailles, malgré toutes les histoires que 
l'on y raconte sur les haltes de Gargantua. Certains 
usages y demeurent pleins d'une inconsciente poésie. 
Se doutent-ils, ces jeunes gens qui vont de porte en 
porte, durant la nuit où le mois de mai commence, du 

162 



charme singulier de leurs refrains sous les étoiles ? 

Boutez la main au tchazéirou (corbeille aux fromages) , 
De chaque main un picaudou (petit fromage) . 

Que toutes les fleurs 

Soient à leurs valeurs ! 

Voici le printemps 
Oh ! 
Joli mois de mai, que tu es charmant, 

Que tu es charmant ! 

Ou bien ils chantent (et Vincent d'Indy a recueilli 
tous ces airs au début de ses « Chansons populaires du 
Vivarais ») : 

Mettez la main au nid des œufs, 
De chaque main, donnez-m'en deux, 

Gentil coq autour du buffet, 
Le coq de ma tante fait le virelai, 

Le triolet, 

Le tricotet, 
Gentil coq, autour du buffet. 

« Rossignolet du bois, rossignolet joli » alterne, 
dans leurs sérénades, avec le tendre et délicieux « De 
bon matin me suis levé ». Puis, ayant récolté les 
offrandes, leur panier rempli de fromages, de saucis- 
sons, de lard et surtout d'œufs pour l'omelette qu'ils 
mangeront le dimanche suivant, ils repartent, non sans 
un joli remerciement dont les paroles s'éloignent dans 
la nuit : 

Que Dieu par sa bonté 

Donne la santé 
A toute la maison ! 
Adieu, adieu, à une autre saison, 
A une autre saison ! 

Nous avons vu reprendre en Haut-Vivarais cette 

163 



gracieuse coutume celti- 
que. Plusieurs localités du 
Bas-Vivarais ont un usage 
un peu analogue : la même 
nuit du 30 avril au V mai, 
les jeunes gens coupent des 
peupliers qu'ils vont plan- 
ter devant les maisons des 
filles. Aucune ne doit être 
oubliée, même les plus 
vieilles, et les préférées ont 
des « mais » fleuris ,- ce 
serait une offense que de 
planter, devant une mai- 
son, un arbre ou un aubé- 
pin qui ont produit des 
fruits. 

Après les élections, ce 
sont les représentants de la 
commune et le maire qui 
se voient offrir un « mai », 
apporté en grande pompe 
sur les épaules de leurs 
amis ; on le plante au mi- 
lieu des chants et du fracas 
des cuivres. Puis le béné- 
ficiaire régale et abreuve 
l'assistance. Le « mai » res- 
tera longtemps devant la 
porte, surmonté de son dra- 
peau tricolore qui claque 
au vent. 

En été ou à l'automne, 
la fête votive, la « voto » 
remplit le village d'un joyeux vacarme. Ce jour-là, les 




Cl. d'Arneville 

Rue de village 
en Bas-Vivarais 



164 



familles reçoivent les parents et les amis du dehors. 
La « voto » a été préparée de longue date par les jeunes 
gens, les conscrits, qui ont recueilli des subsides. En 
Bas-Vivarais, ils visitent les principales maisons et 
offrent des gâteaux. Dernière survivance du vieux 
temps, car nos « vogues » modernisées finissent par 
ressembler aux fêtes foraines des grandes villes. Cepen- 
dant, en montagne, nous avons assisté à une « voto » 
sans baraques et sans manèges : mais il y avait de 
beaux chevaux vivants, sur lesquels les garçons cara- 
colaient, sans selle et sans étriers... Avec un vieux 
sabre, une tige de fer, un bâton, ils s'efforcent de déca- 
piter l'oie traditionnelle suspendue à une corde, entre 
deux des maisons qui bordent la route. L'exercice est 
pittoresque, et, pour lui donner plus de piquant, le 
maître du jeu excite parfois les montures à coups de 
fouet. 

L'après-midi, se déroule encore la course aux 
chevaux. A Montpezat, elle a lieu dans le grand pré, 
et représente la principale attraction. Nos fêtes villa- 
geoises offrent beaucoup d'autres amusements, comme 
le mât de cocagne, ou la course en sac, ou la course à 
la grenouille... Salubres distractions d'un pays qui n'a 
pas besoin des apports plus ou moins frelatés de l'exté- 
rieur ! Le soir, dans les cafés, les garçons des fermes 
scandent vigoureusement la bourrée. Elle devrait bien 
réduire au silence, à coups de talons, tous les airs de 
danses modernes, si pauvres quand on les compare à 
cette frénésie des cadences qui étouffent, pour un 
temps, la tristesse montagnarde, et que Vincent d'Indy 
appelait «la véritable émanation rythmique du pays ». 

Dans le Vivarais du sud, le bal est terminé par une 
farandole endiablée. Le Docteur Francus nous raconte 
qu'il y avait, à Villeneuve-de-Berg, des farandoles de 
six cents personnes ! La plus fameuse se déroula, en 

165 



1815, au retour des Bourbons. Elle était conduite par 
les dames de l'aristocratie. 

Le jeu de paume, à Villeneuve-de-Berg, était pra- 
tiqué, chaque dimanche, avec passion. Partout ailleurs, 
c'est le jeu de boules qui le remplace, sous les platanes 
des avenues. Quand il n'y a pas de terrain plat, on 
joue sur la route, au milieu des automobiles. 

Et voici les divertissements satiriques ; on n'en 
sera pas étonné, dans ce pays où certains villages 
célébraient autrefois la « fête des flâneurs », avec une 
farandole comiquement ralentie, et un cortège gro- 
tesque représentant les paresseux les plus notoires. Le 
mardi gras, le mannequin de « Caramentran » était 
promené dans le bourg, puis condamné par un tribunal 
dont les juges étaient revêtus de chemises de femmes. 
On chantait, le soir, en patois : 

Carnaval, tu es un ivrogne, 
Tu as mangé tout ton argent, 
Et maintenant tu fais vergogne 
A tous tes parents. 

Le mercredi des Cendres, les jeunes gens du Car- 
naval venaient à leur tour se faire condamner, portant, 
tous à la file, une longue échelle qui laissait passer leur 
tête entre les barreaux ; ils étaient enveloppés de 
draps blancs et coiffés de bonnets de nuit. Les tam- 
bours battaient une marche funèbre, et les gamins, sur 
le passage du cortège, psalmodiaient : « Adieu, pauvre 
Carnaval ! » 

Il y avait, la nuit du mardi gras au mercredi des 
Cendres, un usage assez cruel qui subsiste en quel- 
ques endroits : les garçons inscrivent, avec de la 
cendre mélangée d'huile, de la chaux ou de la lie de 
vin, sur les portes des maisons, l'âge des jeunes filles 
qui les habitent, surtout quand elles ont coiffé sainte 

166 







C. d'Arneville 



Paysage du Bas-Vivarais 
Eglise de Vernon 



Catherine. Celles-ci se lèvent de grand matin, bien 
avant la messe, pour effacer le chiffre. Parfois, rendant 
la politesse, elles vont répandre des grains de foin sur 
le seuil des jeunes gens. 

Autres jeux méchants, qui se reproduisaient à 
n'importe quelle date de l'année, en Bas- Vivarais, 
quand les circonstances en donnaient l'occasion : si un 
homme s'était laissé battre par sa femme, on faisait la 
« paillado », préalablement annoncée par un P marqué 
à la craie sur toutes les portes. Les camarades du mari 
battu saisissaient les deux époux, les installaient sur 
une charrette à âne garnie de paille, qui était prome- 
née à travers le village, puis les obligeaient à se récon- 
cilier. Ailleurs, c'était le mari seul que l'on faisait mon- 
ter, à rebours, sur un âne, en lui infligeant, au milieu 
des rires, d'humiliantes vexations, ce qui n'était guère 
possible que lorsque la victime était simple d'esprit. 
Quand les veufs ou les veuves se remariaient, il y avait 
naturellement charivari, affreux vacarme d'ustensiles 
de cuisine accompagné de chants patois, ce qui était 
une façon peu charitable de se faire abreuver : 

Charivari, 

Pago de vi ! (paye du vin !) 

Le premier dimanche de carême, garçons et filles, 
déguisés en bergers et bergères, parcouraient Ville- 
neuve-de-Berg en chantant une romance de Florian, les 
adieux des bergers aux bergères quand ils partent 
pour la montagne. Mais, plus généralement, ce 
dimanche-là est appelé le dimanche des Brandons. Les 
conscrits viennent donner une aubade à tous les 
jeunes mariés qui leur offrent du vin et un peu d'ar- 
gent. A ce moment, ou le lendemain, un tas de sar- 
ments est allumé devant la porte des époux. C'est la 

168 



jeune femme qui doit y mettre le feu. On danse la 
farandole, sur l'air de Joyeuse, en sautant les flammes 
avec la nouvelle épousée. Je crois entendre encore, 
après des années, les cuivres qui jouent faux sous le 
ciel gris. 

A Charmes, près du Rhône, la visite aux nouveaux 
mariés a lieu durant les dimanches qui précèdent le 
mardi gras, comme une préparation aux rites de la 
« Surle », qui se déploient le premier dimanche de 
carême. Les jeunes gens ont choisi dans les bois un ou 
deux chênes verts qu'ils plantent au bas de la rue féo- 
dale i puis ils suspendent une balle dans les branches. 
Le maire, revêtu de son écharpe, entouré de tous ses 
administrés, offre le bras aux deux premières nou- 
velles mariées de l'année. Le cortège se dirige vers le 
Pré, accompagné par l'air traditionnel de la « Surle », 
qui est une sorte de farandole montagnarde. Le chêne 
vert est transplanté, en grande pompe, dans le Pré. Le 
maire saisit la balle qu'il lance en criant : « Surle » ! 
Partagés en deux camps, selon qu'ils sont nouveaux 
mariés ou célibataires, les hommes s'efforcent de « faire 
boire la surle », en la plongeant dans la rivière voisine, 
l'Embroye. Toutes les nouvelles mariées, à tour de rôle, 
lancent ensuite la balle, et chaque fois le jeu reprend 
sur la prairie. Cette coutume celtique et médiévale se 
maintient comme un anachronisme dans une moderne 
fête votive. Elle est décrite avec amour par la poétesse 
Luce Oberty, dans le livre émouvant qu'elle a con- 
sacré à son village natal. 

Vieilles traditions de toutes sortes, qui rendent un 
peu de joie au cœur des moins favorisés... Même 
quand elles se perdent en public, elles vivent encore 
dans les maisons, autour de la table de famille où l'on 
trace du couteau un signe de croix sur la galette de 
pain, avant de l'entamer. Le paysan vivarois continue 

169 



à vivre frugalement. Mais, pour accommoder les pro- 
duits de sa terre, de ses troupeaux, de ses chasses, il 
garde des secrets que nous révélera Charles Forot 
dans son livre sur la cuisine vivaroise. La simple 
« soupe grasse » est une mosaïque dont l'art vient des 
ancêtres. Et le « sarrassou », obtenu en jetant de l'eau 
bouillante sur le petit-lait qui reste au fond de la 
baratte, devient une crème excellente à déguster avec 
des pommes de terre. 

Il Y a des recettes savantes pour améliorer les fro- 
mages de chèvre, les « picaudons » ou « chèvretons » ; 
ou bien les « fourmes », ces énormes citadelles de fro- 
mage bleu qui remplissent de leur rude parfum les 
petites gares d'où on les expédie, en caisses rembour- 
rées de fougères. Si l'on voulait être renseigné sur les 
apprêts de la viande de porc dans nos villages, plu- 
sieurs chapitres ne suffiraient pas. Quels prodiges 
devaient réaliser les cuisinières, pour préparer ces fes- 
tins d'hiver où les convives se régalaient de l'animal 
entier, en d'innombrables plats, commençant par les 
pieds, finissant par la tête ! Contentons-nous de citer 
la « jambonnette » à la farce succulente, reine de la 
charcuterie vivaroise, et les saucissons cévenols, dont 
la saveur stimule l'appétit, mais aussi une soif facile à 
étancher avec les crus des Côtes du Rhône ou les vins 
plus modestes de l'Ardèche et du Gard, qu'un séjour 
dans les caves de montagne bonifie singulièrement. 

Beaucoup de friandises ou de mets locaux reve- 
naient à intervalles réguliers comme des signes de 
joie. En évoquant leur saveur, nous nous revoyons, 
enfants, parmi tant de visages disparus. 



170 




La Croix des plateaux Cl. Blanc-Demi'ly 

IX 
LA FOI DU VIVARAIS 

Les paroisses 

Non ! Le Vivarais n'est pas un musée de sites ina- 
nimés. Le « touriste » qui l'aurait parcouru sans s'arrê- 

171 



ter devant les hommes aurait fait un voyage bien sté- 
rile, et n'aurait guère compris ce qu'il croit admirer. 
Les humbles terrasses des ravins, où le cultivateur 
s'évertue depuis des siècles, ne sont pas le moindre 
élément du paysage que l'on découvre du haut d'un 
col ; dans une étendue qui semblait déserte, l'appel 
des cloches fera surgir, chaque dimanche matin, les 
groupes cheminant vers la messe à travers les prairies. 
Tant de travail et de souffrance, tant de rêve et de 
prière se sont incorporés à la montagne ! 

Voici le plus vivant aspect de notre pays, réalité 
plus belle que toutes les légendes : il aura suffi d'as- 
sister aux offices de quelque paroisse montagnarde 
pour le comprendre, c'est dans l'humble église du vil- 
lage que le Vivarais trouve sa plus haute expression. 
Rien n'est réconfortant comme une messe à Lacham- 
Raphaël, à Saint-Cirgues-en-Montagne, à Sainte-Eula- 
lie, où tout le peuple, d'un même élan, chante les 
hymnes et les cantiques. Sous la blouse noire et la 
veste de velours battent des cœurs fidèles. Croyants 
de père en fils, avec une ferme et franche simplicité, 
ces hommes savent vivre et mourir selon leur foi. On 
pourrait multiplier les exemples. Je tiens du prêtre 
qui en fut le témoin le récit d'un acte héroïque. Près 
d'entrer en agonie, un paysan qui demeurait à deux 
bonnes heures d'un bourg avait reçu l'Extrême-Onc- 
tion, mais n'avait pas voulu que le prêtre lui apportât 
l'Eucharistie. Comme le centurion, il ne se jugeait pas 
digne. Le dernier dimanche qu'il devait vivre ici-bas, il 
se fit transporter à l'église, dans un char à bœufs ; on 
l'installa sur une chaise ; aux trois coups de la Com- 
munion, il se leva pour monter à la Sainte-Table, sou- 
tenu par ses voisins. Après son action de grâces, il 
repartit à travers la forêt, plein d'une joie paisible, mal- 

172 




Cl. Blanc-DemillY 

... les groupes cheminant vers la messe à travers les prairies ... 



gré les secousses du chariot qui le faisaient tant 
souffrir. 

Ailleurs, au moment de la Séparation, quand le 
village se préparait à empêcher l'inventaire, une jeune 
fille qui travaillait tout le jour faisait, chaque nuit, un 
long voyage avec sa charrette, pour transporter jus- 
qu'à sa maison, sur un col éloigné, quelques-uns des 
objets les plus précieux. Elle est entrée depuis au 
cloître. 

Dans un hameau de quelques foyers, sans prêtre 
depuis trois ans, le curé d'une paroisse voisine fait 

173 



l'impossible pour assurer le culte. Les institutrices 
libres entretiennent l'église. Et les jeunes gens du 
pays, durant les après-midi de dimanche, se groupent 
pour chanter des cantiques dans les bois. Puis ils vont 
dans chaque ferme, à tour de rôle, passer la veillée en 
psalmodiant les vêpres et en lisant à haute voix le 
livre de prières. On termine par les vieux refrains du 
terroir. Fiers chrétiens et gais compagnons ! 

Je pense aux vieillards qui tournent, de leurs 
doigts usés par les travaux, les pages du paroissien en 
gros caractères, ou bien égrènent le chapelet jauni de 
leur Première Communion. Les jeunes eux-mêmes ne 
craignent pas de suivre la cérémonie à genoux. La 
messe du prône dure souvent une heure. Les petits ber- 
gers pratiquent le grégorien, non sans accrocs peut- 
être, mais avec un accent de ferveur et de pureté sau- 
vage qui doit retentir dans le Ciel. Quand le nécro- 
loge n'est pas affiché, sous le porche, au tableau de 
« remembrance », il est lu en chaire ; les hommes et 
les femmes se signent, en reconnaissant au passage 
les noms de leurs défunts. Après le « De Profundis », 
l'instruction elle-même est le discours du père à ses 
enfants. J'ai entendu donner ainsi, au prône, des nou- 
velles des jeunes gens partis pour la vendange au 
Grau du Roi ; une oraison réunissait présents et absents. 

Dira-t-on assez le mérite des humbles desservants 
qui, durant les longs hivers, maintiennent la présence 
divine parmi les bûcherons et les bergers ? Leur vie 
comporte peu de jouissances terrestres. Ils s'imposent 
bien des privations pour les œuvres d'un pays peu 
fortuné. Je connais plusieurs curés cévenols qui ont 
bâti ou aménagé, avec leurs deniers, une école bien 
plus confortable que le presbytère où le vent passe 
sous les portes. Ils savent le bonheur du dévouement 

174 



obscur ; et la quotidienne consolation de la messe 
illumine toute leur journée. 

Sortis de l'église, ils ont à profusion, dans leur soli- 
tude, les joies des cœurs purs, à la vue des plus simples 
choses ; leur gaîté tranquille d'enfants de Dieu 
triomphe des inévitables amertumes. Ils sont fiers des 







Eglise de Quintenas 



Cl. Blanc-Demilly 



175 



jardins où ils cultivent un étonnant parterre de fleurs. 
Ainsi la terrasse où, en automne, dahlias et cosmos, 
avant d'orner Notre-Dame-du-Rosaire, s'épanouissent 
au vent des plateaux. Des milliers d'abeilles bour- 
donnent autour des bourraches d'azur. Le curé peut 
lire son bréviaire sous une allée de tilleuls qu'il planta 
jadis. Pendant que nous admirons les trésors des 
massifs, il regarde le soleil, nous demande l'heure ; puis 
court au clocher sonner lui-même l'angélus sur la 
campagne endormie dans la lumière. 

Ne croyons pas que la vie de ces prêtres soit un 
repos. En plus du culte et des catéchismes, ils ont les 
lointaines visites de malades, hiver comme été, puis 
toutes les besognes délicates d'un pasteur, car les 
hommes, aux champs et en ville, sont capables des 
mêmes faiblesses : il faut être à la fois énergique et 
patient, régler quelque situation difficile autour du lit 
d'un mourant, souvent même arranger des litiges, fixer 
la réparation des dommages, chez ces braves gens 
pour qui le curé est encore le père et l'arbitre. 

En traversant une paroisse des hautes prairies, j'ai 
vu l'abbé, par un matin de bruine glacée, couper son 
bois avec une hache de bûcheron. J'ai revu l'église, un 
matin de premier vendredi. La messe avait sonné. 
Quelques jeunes gens et jeunes filles arrivaient, en se 
hâtant, des vallées qui commencent au bout des pâtu- 
rages. Le prêtre les attendait ; on sentait une amitié 
dans le salut qu'ils échangeaient sous le porche. Fra- 
ternité du troupeau, sous le regard de Dieu. 

En plein soleil, au moment des foins, un autre des- 
servant remuait les herbes sèches avec un râteau. 
C'était dans un bourg très pauvre des limites du Velay, 
l'un des plus proches du Mézenc. J'y cherchais la 
tombe d'un ancien curé, l'oncle de Jules Vallès, celui-là 

176 




Cl. E. de Gigord 

Eglise de la Chapelle-Grailhouse 

... un simple pan de mur où la bise souffle dans les cloches ... 



même qui lui avait laissé un des seuls souvenirs apai- 
sants d'une malheureuse existence... 

Sans doute devait-il ressembler, le curé Vallès, au 
blanc vieillard que j'ai naguère connu dans la paroisse 
de mes vacances : une piété d'enfant de Marie. Il em- 
ployait tous ses loisirs à décorer le sanctuaire ; le zèle 
qu'il apportait aux plus obscures besognes était encore 
une oraison. Je me souviens de la courtoisie avec 
laquelle il demandait aux habitants de chaque quar- 
tier des prestations pour son école : « La semaine pro- 
chaine, ces messieurs de Trédos voudront bien apporter 
un tombereau de sable. » On le trouva mort dans sa 
chambre, un matin d'hiver, avant la messe. Il y avait 
sur son visage une telle sérénité, comme un reflet du 
Ciel dans ses yeux. On disait : « Il a tant aimé la Sainte 
Vierge, toute sa vie. » 

A Saint- Julien, la grande salle de la cure était en- 
combrée des vieux in-folios que mon hôte avait sortis 
pour moi. Heureux prêtre, justement fier de sa « grotte 
de Lourdes », à laquelle les gens des environs vien- 
nent prier, sous les sapins ! Il garde, malgré ses che- 
veux blancs, une vivacité de jeune homme, un zèle à 
transporter les montagnes, une sereine confiance qui 
vous fait du bien dans l'âme. On apercevait, par la 
fenêtre, un promontoire boisé, une église : le Mones- 
tier où Mgr d'Aviau, le courageux archevêque de 
Vienne, ordonna des prêtres pendant la Révolution. 
La voix ardente du curé octogénaire donnait aux évé- 
nements leur accent tragique. Un de ses prédécesseurs 
dont il aimait à rappeler le souvenir, l'abbé d'Alle- 
mand, fut arrêté dans un ravin où on l'avait attiré sous 
prétexte de faire baptiser un enfant. Il portait un fusil, 
par vieille habitude de chasseur et de gentilhomme. 
Quand, au tribunal révolutionnaire, on lui demanda 
pourquoi il n'avait pas songé à se défendre, il déclara 

178 




Cl. Blanc-Demilly 

Partout où le clocher règne sur les prairies... 



qu'il n'aurait pas voulu expédier à l'enfer des chré- 
tiens en état de péché. Il mourut à Privas, sur l'écha- 
faud, le 18 thermidor an II, avec le Père Rouville, les 
abbés Montblanc, Bac, Gardés, et trois religieuses, en 
chantant «Miserere» et « Parce Domine ». Le martyro- 
loge du clergé vivarois pendant la Terreur comprend 
beaucoup d'autres noms encore : le sang répandu aux 
Vans et en diverses villes des environs a fait germer 
une moisson glorieuse sur les montagnes qui avaient 
offert aux prêtres poursuivis un asile et une église 
naturelle entre les fûts des sapins, comme dans ces 

179 



bois de la Matte qui dominent le pays de Vocance. 
Que de prêtres et de missionnaires a donnés, depuis, 
le Vivarais ! 

Partout où le clocher règne sur les forêts et les 
prairies, les hommes ne se sentent jamais seuls, et, 
quelque pénible que soit le travail, une fois par 
semaine du moins, ils s'élèvent au-dessus des rudes 
réalités. Riches sanctuaires des bourgs importants ; 
pauvres églises, dans les villages de la montagne, 
avec leurs voûtes froides et leur plancher, avec leur 
campanile à jour - un simple pan de mur où la bise 
souffle dans les cloches ! En dehors des chefs-d'œuvre 




L'église de Cruas 



Cl. Jacquin 



180 




Vieille église à Rochemaure 



Cl. Blanc-Demilly 



d'architecture, comme Champagne, Cruas, Thines, les 
plus modestes conservent parfois quelque remarquable 
vestige : à Saint-Clément, pays de grande fidélité, tout 

181 



près du Mézenc, une belle chapelle ogivale ; plus 
souvent, des cintres romans et de curieux chapiteaux. 
A Coux, près de Privas, le clocher carré domine l'amon- 
cellement des maisons de même couleur ocreuse, cuite 
par le soleil. Mais le silence, la fraîcheur régnaient 
sous les voûtes où je pénétrai, durant cette semaine 
qui garde, entre les deux dimanches de la Fête-Dieu, 
un parfum de roses et d'œillets. 

Sanctuaires les plus intimes de la montagne... Je 







182 



L'église de Baix au bord du Rhône 



Cl Blanc-Demilly 




reviens en 
esprit dans 
l'étroite nef de 
S a i n t - R o - 
m a i n - 1 e - 
Désert, sur l'ou- 
verture des 
gorges de 
l'Erieux; ou 
bien au Pouzat, 
ce minuscule 
village que son 
église protège 
du haut d'un 
tertre, face aux 
escarpe- 
ments vaporeux 
déployés en 

amphithéâtre 
jusqu'au fond 
du ciel. La porte 
encadre l'été, 
avec une bar- 
rière à claire- 
voie pour écar- 
ter les poules ; 
alentour, quel- 
ques touffes de 
lilas et d'iris 

mêlés aux framboisiers tremblent au bord de l'espace. 
Quel jardin sauvage doit ici fleurir au mois de juin ! 
Il est tant d'autres chapelles, comme des refuges, 
au bord des routes, sur les cols et les sommets, où le 
culte n'est célébré qu'à certains jours de fête : plu- 
sieurs semblent presque abandonnées, mais elles 



Cl. L. Pize 

Eglise de Saint-Jeure d'Andaure 



183 



recueillent toujours la prière d'un enfant, d'une vieille 
femme ou d'un berger. A travers le grillage apparaît 
une Vierge dorée, entre les fleurs de papier des vases 
anciens. On peut se mettre à genoux sur l'escalier pour 
invoquer, en plein vent ou en plein soleil, Notre-Dame 
des Voyageurs. Au-dessus du Bois de Païolive, c'est 
une chapelle du Sacré-Cœur qui domine l'étendue. 
Dans la scintillation des falaises et des crêtes, d'autres 
oratoires lui répondent, aux quatre coins de l'horizon. 
Vers eux montant les arômes du maquis. En vérité, 

du nord au sud, 
dans tout le 
V i v a r a i s, les 
pierres prient 
avec les hom- 
mes, et quand 
ceux-ci ont dé- 
laissé des pays 
trop pauvres, la 
garrigue offre 
encore au ciel 
ses parfums 
brûlés. 

Non loin du 
clocher, et par- 
fois encore à son 
ombre, le cime- 
tière, dans les 
villages les plus 
dénués, reste un 
lieu d'intense 
poésie. Près du 
„ B „. , , :1 dArnevills Rhône, il veille 

En Bas-Vivarais les cyprès poussent . 

dans les enclos funèbres sur les premières 




184 



pentes. J'en sais, dans la montagne, fouettés par le 
vent, qui m'émeuvent autant que des cimetières de 
pêcheurs devant la mer. Asile de recueillement, de 
nostalgie, l'ancien champ du repos, à Saint- Jeure- 
d'Andaure, près de la petite église, est gardé par une 
touffe de noirs sapins entres lesquels sureaux et rosiers 
environnent les croix. Les familles protestantes, vers 
Saint-Agrève et dans la région de l'Erieux, ont con- 
servé la sépulture près des fermes : une barrière de 
bois, dans l'herbe ; quand le climat le permet, quatre 
cyprès, dont la sombre verdure tranche sur les vignes 
ou les vergers. Ainsi les ancêtres, dormant près de 
leurs successeurs, continuent-ils d'assister à leurs tra- 
vaux. 

Partout, en Bas-Vivarais, les cyprès poussent dans 
les enclos funèbres avec le même élan qui les fait jail- 
lir au seuil des habitations. Symboles d'éternelle fer- 
veur, gardiens des morts et des vivants, ils retiennent 
dans leurs racines la terre parfois si rare qu'en cer- 
tains villages on fut obligé de la monter au cimetière 
avant une inhumation. 



Coutumes et fêtes religieuses 

On sait combien la liturgie catholique s'adapte aux 
besoins de l'homme pour établir le lien entre la terre 
et le Ciel. Notre peuple d'agriculteurs demeure fidèle 
aux Rogations et à la procession autour de l'église, les 
dimanches d'été. 

Saint Vincent est patron du diocèse, mais aussi 
des jardiniers et des laboureurs ; sa fête commence 
généralement par une grand'messe après laquelle on 
se rend au banquet en un cortège accompagnant les 
chars allégoriques. 

185 



Dans plusieurs paroisses, lors d'une « Fête du Tra- 
vail », les outils sont exposés à l'église, avec la charrue 
et le pressoir à vin ; les fruits nouveaux entourent une 
croix tressée avec des épis de froment ; enfin, tous les 
artisans qui aident les cultivateurs, forgerons, menui- 
siers, maçons, participent à la cérémonie. A la fin de 
la messe, le prêtre bénit les outils, les fruits, le pain 
qui est distribué aux fidèles. Cette fête est souvent 
célébrée au moment d'une mission. A Berrias, elle a 
lieu régulièrement chaque année. 

La Messe de Minuit était jadis, en Vivarais comme 
en Provence, l'occasion d'une pittoresque offrande en 
nature que chacun déposait devant l'Enfant Jésus en 
chantant un couplet de son invention. Puis retentis- 
saient les vieux Noëls patois, si émouvants dans leur 
naïveté. 

Autrefois encore, quand l'élevage des vers à soie 
était prospère, la graine était bénie un dimanche avant 
la messe. Le moment venu, on offrait au curé les 
bruyères garnies des plus riches cocons. Elles étaient 
placées dans la chapelle de la Sainte Vierge, et le pro- 
duit de la vente subvenait à l'entretien de l'église. Sur 
les plateaux de Lacham-Raphaël, il est toujours d'usage 
de faire bénir, le Samedi Saint, le sel que l'on mélan- 
gera au foin des animaux. 

Notre clergé fait des efforts très méritoires pour 
maintenir les fêtes extérieures et les diverses confré- 
ries, avec leurs usages. Nous avons encore des Péni- 
tents, et pas seulement en haute montagne. A Berrias 
et ailleurs, le soir du Jeudi Saint, ils escortent une 
grande croix, dans les rues illuminées. 

A Burzet, la procession a lieu vers trois heures, le 
Vendredi Saint, après le sermon. Elle attire de nom- 
breux fidèles de la Cévenne et des bas pays, dont les 
costumes composaient jadis une pittoresque bigarrure. 

186 



Un suisse ouvre la marche, tandis que les Pénitents 
chantent des cantiques. Un petit enfant costumé en 
ange, accompagné par un soldat, porte un calice. 
D'autres enfants, vêtus de blanc, se partagent les instru- 
ments de la Passion ; il y a la bourse de Judas, une 
main de bois, un coq 
sommairement 
sculpté, l'éponge 
qui sera trem- A 
pée dans le A^ 
fiel. . . Les ^Ê 
soldats ro- JE lanc6/ 

mains, &•!■"* j£fe/ enca- 

drent le 
Christ, re- 
présenté par 
un paysan qui 
plie sous la 
lourde croix. Si- 
mon le Cyrénéen 
l'aide. Voici Véro- 
nique avec son linge, 
et Marie-Madeleine, ha- 
billée à la mode d'aujour- 
d'hui, mais la chevelure 
tombant sur les épaules ,• 
la Sainte Vierge enveloppée 
d'un voile, et saint Jean, le 
Bien- Aimé. Puis la foule : les 
religieuses, personnifiant les 
filles de Sion, les congréga- 
nistes, les hommes avec le maire de Burzet. Sur le 
cortège plane le cantique monotone et plaintif : 

Mon doux Seigneur, que souffrez-vous ? 
Le tourment de la Croix pour nous, 

187 




C!. E. de J. 

La procession 

du Vendredi Saint 

à Burzet 



Et personne n'y pense, Seigneur, 
Et personne n'y pense. 

Devant chaque station du Chemin de Croix dé- 
ployé sur la montagne, le chef des soldats brandit son 
épée, qui n'est autre qu'un sabre d'officier, en criant : 
Halte ! Le Christ tombe à genoux, Véronique 
approche. Puis, sur l'ordre donné par le chef avec son 
rude accent cévenol, le cortège se remet en route : 

Lève-toi, scélérat, 
Marche, monte au Calvaire, 
Et de ton sang tu arroseras la terre. 

La procession grimpe ainsi jusqu'au faîte du 
rocher : elle défile alors devant les trois croix du Cal- 
vaire, d'où la bénédiction est donnée aux fidèles age- 
nouillés, dans un âpre décor de montagnes basaltiques. 

Depuis au moins 1600, Vinezac, village du Bas- 
Vivarais, sur les vignobles des coteaux, voue un culte 
fervent à saint Sébastien qu'il a invoqué à diverses 
reprises au cours des épidémies. En janvier, avant la 
fête du Saint, la confrérie des Pénitents noirs, qui date 
elle-même de 1612, effectue dans les maisons la « quête 
de saint Sébastien », dont le produit paie les « miches », 
les petits pains qui seront bénits le matin de la fête 
et distribués aux familles. Le soir du 20 janvier, elle 
fait une procession, suivie d'une absoute pour les con- 
frères défunts. La procession de septembre est plus 
caractéristique. Elle a été organisée par les Pénitents 
lors de l'épidémie de choléra de 1854, durant laquelle 
la paroisse fut préservée. Chaque année, le premier 
dimanche de septembre, les jeunes gens descendent 
de sa niche la belle statue en bois de saint Sébastien 
et la placent sur un brancard fleuri. Ils s'habillent en 
soldats, avec des capotes bleues et des képis rouges, 

188 




Le calvaire de Burzet 



Cl. E. de J. 



ou bien des vareuses et des bonnets de police bleu- 
horizon. A l'issue des vêpres, le cortège accomplit un 
assez long trajet aux abords du village, encadrant les 
soldats qui portent saint Sébastien. Ceux-ci, sous les 
ordres d'un camarade, marchent au pas cadencé ; 
comme ils avancent plus vite que les fidèles, ils font 
halte en des endroits déterminés où les habitants ont 
disposé des tables pour la statue ; puis ils reprennent 
leur marche de parade, pendant que l'on chante les 
litanies des Saints, et des hymnes ou des cantiques de 
circonstance. L'habit noir des Pénitents et les couleurs 
vives des costumes militaires s'opposent vigoureuse- 
ment sous le soleil méridional. 

Que de processions encore, et non seulement aux 
dates fixées par la Liturgie, Fête-Dieu, Assomption, 
Toussaint, mais à l'occasion des pèlerinages locaux en 

189 



l'honneur de la Sainte Vierge ou de saints très vénérés, 
comme saint Roch ! De tout temps, le Vivarais a mani- 
festé sa foi à travers les campagnes. Le R. P. Edouard 
de Gigord, dans son remarquable ouvrage sur les 
Jésuites d'Aubenas, montre, d'après les documents de 
l'époque, les longues files de Pénitents et de congré- 
ganistes en costume envoyés par plusieurs villages au 
Jubilé de Villeneuve-de-Berg, en 1627. 

La Vierge Marie est particulièrement chère au 
Vivarais. 

Vers Notre-Dame-d'Ay, en un repli des premières 
montagnes, le peuple accourt de tous les points du 
pays situé entre le Rhône et les frontières du Velay ,- 
il vénère, sur le rocher qui est le socle magnifique de 
son église, la Vierge noire rapportée d'Orient, d'après 




Notre-Dame-de-Bon-Secours 



C! d Arneville 



190 



une tradition, par les Croisés. On raconte qu'il y a bien 
des siècles, une bergère saisie par le torrent furieux 
appela Notre-Dame à son aide, et qu'Elle vint lui tendre 
la main. A Notre-Dame-d'Ay, le torrent qui creuse dans 
le roc l'initiale de Marie, jour et nuit, chante un sau- 
vage Magnificat. A travers les bois de pins, les sai- 
sons fleurissent les pentes : genêts, aubépines du prin- 
temps, grappes des marronniers sur la terrasse des 
Pères Jésuites, bruyères ardentes de septembre, touffes 
d'asters et de phlox étoilant les jardins d'automne. En 
hiver, les montagnes neigeuses de La Louvesc assem- 
blent, pour la Vierge, un diadème étincelant. 

Notre-Dame, qui règne sur le granité du ravin 
d'Ay, protège aussi les montagnes volcaniques, dans 
son sanctuaire de Pramailhet, cher aux pèlerins du Coi- 
ron, et l'étendue pierreuse du pays que les gens nom- 
ment « la rase », autour de La Blachère. L'église de 
Notre-Dame-de-Bon-Secours est érigée sur un tertre 
d'où la vue s'étend jusqu'au mont Lozère et au Tanar- 
gue. Sous les pins du jardin des Oblats, on se croirait 
dans un haut lieu, très loin du monde. Le sanctuaire 
de Notre-Dame n'est-il pas une sorte de phare spiri- 
tuel, attirant, aux jours de grand pèlerinage, les foules 
du Bas-Vivarais, de l'Uzège et même du Gévaudan, 
plus exubérantes qu'en Haut-Vivarais, mais transpor- 
tées d'une égale ferveur. La vaste nef est ouverte toute 
la nuit et les communions se multiplient ; derrière l'au- 
tel, dans le déambulatoire, les pèlerins s'écrasent, cha- 
pelet en main, au pied de la statue miraculeuse. Au 
XVII e siècle, un cavalier embourbé en ce lieu promit 
d'élever une église à Notre-Dame-de-Bon-Secours ; il 
fut délivré, mais, ayant négligé son vœu, il subit le 
même accident au même endroit et, secouru pour la 
seconde fois, s'empressa de commencer la construc- 
tion. La piété du peuple n'a cessé d'entourer Notre- 

191 




Cl. d'Arneville 



Eglise des Assions 



Dame-de-Bon-Secours. Lorsqu'en 1880 et en 1903 les 
Pères Oblats furent expulsés, le pays se souleva. 

Pour évoquer tous les oratoires de la Vierge dans 
notre Vivarais, il faudrait composer un « Itinéraire du 
pèlerin de Notre-Dame à travers collines et mon- 
tagnes ». J'en veux citer au moins un, dont les can- 
tiques chantent toujours dans mon cœur : en pleine 
forêt du Laoul, Notre-Dame-de-Chalon. Les sentiers qui 
le cherchent marchent à l'aventure dans le fouillis des 
rocailles et des arbustes rabougris. Aussi, la nuit du 
7 au 8 septembre, sonne-t-on l'humble cloche sur le 
désert. Les messes commencent avant le jour. Dans la 
matinée a lieu un office en plein air, avec sermon, 
tandis que le vent attise le feu des cierges, secoue ori- 
flammes et bannières. Douce et maternelle Notre- 
Dame-de-Chalon, protégez, du haut de votre colline, le 

192 



pays de mon enfance, avec le peuple uni des vivants 
et des défunts j les années passent, vous tendez tou- 
jours vos mains miséricordieuses au-dessus des chênes 
verts. Puissent les gens du Bourg-Saint-Andéol et de 
Saint-Remèze et de tous les villages de la garrigue 
trouver dans votre humble chapelle l'espérance et la 
joie ! Votre Huit Septembre garde pour moi un par- 
fum de buis et de lavande, sous le ciel couleur de 
mistral. 

Saints du Vivaxais 

Un peu partout, du Rhône aux sommets, nous ren- 
controns la phalange des Saints du Vivarais : le martyr 
saint Andéol qui nous apporta le vrai Dieu, plusieurs 
évêques d'Alba et de Viviers, martyrs ou confesseurs, 
les ermites venus chercher dans nos solitudes la vie 
cachée en Dieu, saint Agrève, évêque du Puy et son 
compagnon saint Ursicin, tous deux suppliciés au 
VII e siècle, sur l'ordre d'une druidesse des Boutières, et 
saint Bénézet, le petit berger des montagnes de Burzet, 
qui, au XII e siècle, pour obéir à ses voix, alla construire 
en Avignon le pont fameux, multiplia les miracles, et 
fonda la congrégation des Frères Pontifes. Durant le 
tragique XVI e siècle, le sang des martyrs recommence 
à couler. Rappelons au moins le Père Salez et le frère 
Sautemouche, les deux Jésuites d'Aubenas, dont le 
sacrifice héroïque sera renouvelé, pendant la Révolu- 
tion, par un grand nombre de prêtres et de religieuses. 

Saint Jean-François Régis domine l'épopée mys- 
tique du Vivarais. Il est représenté chez nous dans 
toutes les églises, invoqué dans tous les cœurs, et d'in- 
nombrables Vivarois reçoivent son nom au baptême. 
Les guerres de religion étaient à peine terminées, 
quand, au milieu du désordre moral qui suivit le fracas 

193 



des armes, il vint du Bas-Languedoc apporter aux mon- 
tagnards l'Evangile de paix et de charité. Dans Privas 
dévastée, il s'efforce de soulager les misères et de sau- 
ver les âmes ; nous le retrouvons dans les endroits les 
plus déshérités de la Cévenne et des Boutières, accom- 
plissant d'indicibles prodiges d'énergie pour lutter 
contre la difficulté des chemins et des hivers, pour tou- 
cher les cœurs les plus endurcis, jusqu'au moment où 
il succombe d'épuisement, dans un pauvre presbytère, 
le 31 décembre 1640. On comprend que la basilique 
de La Louvesc, la chapelle qui abrite un vestige de la 
chambre où mourut le Saint, tandis qu'il voyait Notre- 
Seigneur et Notre-Dame lui ouvrir le Paradis, soient 
les foyers d'une dévotion grandissante. Comme à Bon- 
Secours, les mesures contre les Congrégations provo- 
quèrent de véritables émeutes ,• les portes de la basi- 
lique, fracturées à coups de hache, témoignent de 
la résistance que le peuple vivarois opposa ensuite 
aux inventaires de la loi de Séparation, à La Louvesc 
comme en beaucoup d'autres paroisses. 

Le fête liturgique de saint Régis a lieu le 16 juin, 
sur la montagne où les genêts fleurissent. Pendant la 
belle saison se pressent les pèlerins du Vivarais et du 
Velay, du Forez, du Dauphiné, de la Provence même. 
Le premier dimanche d'août ramène le grand pèleri- 
nage des hommes, avec la procession portant la châsse 
de saint Régis jusqu'au parc du Cénacle où est célé- 
brée la messe en plein air. On a dû construire un 
vaste abri, pour suppléer au manque de place dans 
les hôtels envahis tout l'été par les visiteurs et les tou- 
ristes. Les pèlerinages collectifs se succèdent, mais 
beaucoup de paysans montent individuellement ou 
par petits groupes, venus parfois de loin. On les voit 
traverser les villages environnants, en route pour le 
tombeau de saint Régis. Surtout en automne, après les 

194 




La Louvesc 



Cl. Blanc-Demilly 



moissons. Ils portent la musette et la gourde en ban- 
doulière ; leurs cannes, leurs souliers ferrés martèlent 
la route sonore au soleil de septembre. Ce soir, dans 
la basilique, ils se confesseront pour communier 
demain matin. Après la messe, ils repartiront, l'âme 
plus heureuse. 

Ou bien, ce sont d'autres bonnes gens qui ont 
voyagé toute la nuit, empilés dans des autobus peu 
confortables ou sur des camionnettes à bestiaux pour 
accomplir leurs dévotions. Sous la châsse de saint 
Régis, notre âme les entend prier. Lors de la foire du 
15 septembre, les hommes des Boutières et des pla- 
teaux arrivent eux aussi de très grand matin, souvent 
même la veille, car ils savent la prédominance de 
l'âme sur les intérêts temporels. Saint François Régis 
continue la mission qu'il était venu prêcher à La Lou- 

195 



vesc aux derniers jours de sa vie terrestre. Guérisons 
des corps et des âmes, grâces de toutes sortes... Seuls, 
les fils spirituels de l'apôtre du Vivarais et du Velay 
connaissent, par les confidences recueillies auprès de 
son tombeau, tous les miracles qui s'opèrent en ce 
haut lieu, la « montagne des pardons », selon la belle 
expression du R. P. Jean Rimaud. 

Quand la saison a pris fin, nous aimons à revenir 
encore dans le village hivernal, intime et silencieux, 
pour y évoquer les suprêmes heures du Saint. Un soir 
de décembre, nous montons vers l'avenue de sapins 
chargés de neige au bout de laquelle la fontaine mur- 
mure, sous un mince toit de tuiles. Selon la tradition, 
elle avait jailli pour rafraîchir le missionnaire, lors- 
qu'au moment d'atteindre La Louvesc il tombait, con- 
sumé de fièvre. Ce soir, la même neige envahit les 
marches qui descendent vers le double filet d'eau. 
Tout est blanc alentour ; l'étendue apparaît plus vaste 
et plus pâle, dans l'immobilité de la nuit. Saint Régis a 
dû arriver par cette forêt dont la lisière se confond 
avec le ciel noir. Voulant ouvrir la Mission tout de 
suite, il se hâtait, malgré ses jambes brisées de fatigue 
qui enfonçaient à chaque pas... La neige avait sup- 
primé les sentiers. Se représente-t-on cette randonnée 
surhumaine, du Puy à La Louvesc, à travers les ravins 
et les escarpements, et les congères sans nombre qu'il 
lui fallut franchir tandis que la « sibère » lui fouettait 
le visage de sa poudre de glace ? Un frisson plus aigu, 
puis la chute sur le tapis profond qui étouffe les 
bruits... L'homme de Dieu se relèvera pour sauver 
encore des âmes avant la fin de son voyage. S'il n'avait 
pas été un saint, il eût renoncé à souffrir quelques 
jours de plus. Mourir dans cette neige était plus doux. 
Il n'avait qu'à fermer les yeux... On voudrait, ce soir, 
décorer la Fontaine des fleurs irréelles que la neige 

196 



multiplie aux branches des forêts. Oserai-je attacher 
à la grille ce simple rameau de sapin, la seule verdure 
qui demeure vivace dans l'hiver ? 

Au XVIIP et au XIX siècles, l'œuvre surnaturelle 
se poursuit avec la Vénérable Marie Rivier, née à 
Montpezat en 1768, morte en 1836, après avoir fondé 
la congrégation des sœurs de la Présentation de Marie, 
qui étend au loin le prestige de la France, et qui veille, 
en Languedoc, sur le berceau de saint François Régis 
à Fontcouverte. Le souvenir de la Vénérable Marie 
Couderc et de l'abbé Therme demeure à l'origine des 
dames du Cénacle et des sœurs de Saint-Régis. Bien 
d'autres congrégations hospitalières ou enseignantes 
font rayonner leur charité sur le Vivarais où elles 
naquirent. 

Pendant près d'un demi-siècle, un grand évêque, 




Trappe de Notre-Dame-des-Neiges 



Cl. d'Arneville 



197 



Mgr Bonnet, montagnard lui-même, a marqué le dio- 
cèse d'une empreinte ineffaçable : il s'est instauré en 
toutes circonstances le défenseur de la foi et nous lui 
devons l'organisation d'un enseignement libre qui ne 
cesse de prospérer. On sait que Mgr Bonnet donna le 
sacrement de l'Ordre au Père de Foucauld, qui séjour- 
nait chez les Trappistes de Notre-Dame-des-Neiges. 

Le Vivarais peut revendiquer avec fierté l'une des 
plus originales figures d'apôtre et d'ermite qu'ait vues 
le XIX e siècle : le Père Marie- Joseph Chiron, né au 
Bourg-Saint- Andéol en 1797, et dont la vie a été récem- 
ment écrite par M. l'abbé Z. Gandon. Curé de Saint- 
Martin-l'Inférieur, le Père Chiron créa dans sa paroisse 
une congrégation d'enfants de Marie et la transforma 
en un ordre nouveau, les soeurs de Sainte-Marie-de- 
l'Assomption. Aumônier des prisons de Privas, et fon- 
dateur de l'asile d'aliénés, il y installe ses religieuses, 
qui se consacrent toujours à la pire des infortunes ,- 
puis il organise, pour le service de ces malheureux, 
les frères de Sainte-Marie qui essaimeront en diverses 
maisons. Vers 1840, épris de mortification et de recueil- 
lement, il s'exile sur le Mont-Toulon, après y avoir fait 
planter les trois croix qui dominent Privas. La grotte, 
la chapelle de Notre-Dame des Sept Douleurs, cons- 
truite en 1924, sont aujourd'hui l'objet de fervents 
pèlerinages. 

Mais le Père Chiron ne jugeait pas son renonce- 
ment assez parfait : il confie les sœurs de l'asile à son 
disciple le Père Bal, et se retire plus loin encore. Il 
gagne successivement plusieurs ermitages des Pyré- 
nées-Orientales. On le voit passer, prêchant, sur les 
routes du Roussillon et du Languedoc ; toujours revêtu 
du costume de tertiaire franciscain, il garde son grand 
crucifix, avec l'étole pendue à la ceinture, du côté 

198 



droit ,- il s'appuie sur un bâton noueux et demande 
son pain de porte en porte. Partout il convertit les 
pécheurs. Quand il mourut, à Caulnes en Minervois, 
dans le département de l'Aude, le 28 décembre 1852, 
la foule vint spontanément le vénérer. Le corps de 
l'ermite a été solennellement transféré, en 1912, dans 
la chapelle de l'asile Sainte-Marie de Privas, en atten- 
dant le jour où l'Eglise lui accordera, comme nous 
l'espérons, les honneurs qu'elle réserve aux reliques 
des saints. 

Au moment de terminer ces pages, il nous a été 
donné d'assister, à Saint-Martin-l'Inférieur, à une céré- 
monie en l'honneur du Père Chiron. La petite église, 
toute blanche, se dresse à côté de l'enclos où dorment 
les restes de sœur Marie, l'une des premières reli- 
gieuses de la congrégation. On se croirait dans un 
paysage d'Italie, baigné d'une lumière franciscaine, 
tandis que, très haut, sur les cyprès et le campanile, 
se découpent les austères falaises volcaniques de 
ce pays du Barrés. Nous avons visité la grange qui 
fut le premier couvent, la mansarde où mourut, le 
16 juin 1926, cette sœur Marie dont la dépouille, au 
dire des fossoyeurs, s'est conservée « fraîche » sous 
l'herbe du vieux cimetière. Dans la maison, le curé 
actuel qui s'emploie à faire vivre le culte de son 
prédécesseur, a installé un petit musée de souvenirs, 
avec les ornements sacerdotaux du Père, les lettres 
qu'il écrivait à ses filles spirituelles, de menus objets 
simples et touchants. L'après-midi, au hameau de 
Champoulas, était inaugurée une plaque commémo- 
rative, devant l'aire où le Père Chiron monta faire le 
catéchisme et prêcher en plein vent. Les gens des 
fermes se pressaient au soleil, entre les gerbiers : ainsi 
leurs ancêtres accouraient-ils dès que retentissait la 
clochette bien connue. C'était un beau dimanche de 

199 



septembre. La lumière s'associait à la joie du peuple 
fidèle. Dans ce cirque de montagnes sèches et sau- 
vages, soulevées d'un grand élan, on sentait vivre des 
âmes. 

Notre Vivarais, même en ses régions les plus 
pauvres, ne cesse de regarder le Ciel. 




Cl. d'Arneville 

Eglise de Thines 

... Notre Vivarais, même en ses 

régions les plus pauvres ne cesse 

de regarder le Ciel ... 



200 










Pays de silence... 



Cl. d'Arneville 



TERRE TOUJOURS VIVANTE 

Comment le Vivarais dont l'âme est aussi riche 
que les paysages a-t-il pu être considéré comme une 
terre reculée ? Pays de silence et de vie intérieure, il 
a maintenu sa vigoureuse personnalité, bien qu'il fût 
un lieu d'échanges entre l'Auvergne et la vallée du 
Rhône, entre le Nord et le Midi ; la race aux gestes 
graves et aux sentiments violents a résisté mieux que 
d'autres. Grâce à Dieu, notre province est une de celles 
qui demeurent, selon le mot de Barres, des « réservoirs 
d'énergie ». Il n'est pas indifférent de rappeler que 
Paul Bourget, ce grand traditionnaliste, appartient à la 
campagne d'Annonay par sa famille paternelle qui 
offrit, pendant plusieurs siècles, un bel exemple de tra- 
vail et de dignité. 

201 



Aujourd'hui encore, le mouvement littéraire et 
artistique du Pigeonnier, dont le poète Charles Forot 
est le créateur, l'animateur, nous montre les réalisations 
d'un cœur et d'un esprit vivarois. 

Même aux heures les plus troublées, le pays n'a 
point perdu la confiance ni le sentiment de l'effort. 
Avant de planter de mûriers les jardins des Tuileries, 
Olivier de Serres songeait et vivait son « Théâtre 
d'Agriculture » au flanc d'une pente aride du Coiron 
et dans un pays que les guerres de religion avaient 
ravagé. Sur cette terre ingrate, il fit s'épanouir l'oasis 
du Pradel, rafraîchie par les eaux vives dont il a 
célébré le charme. 

C'est une délivrance qu'un voyage à travers les 
cimes, du Mézenc au Tanargue. Mais au moment où 
nous essayons de nous fuir, le visage austère du Viva- 
rais nous apprend la méditation et nous révèle à nous- 
mêmes. Nous connaîtrons la vanité de l'artificiel, de 
l'éphémère. Alors la montagne nous donnera la paix. 
Voilà sans doute pourquoi, lorsque nous en redescen- 
dons, nous avons la sensation d'un état de grâce perdu. 

Mon Vivarais, toujours présent parmi les souvenirs, 
quelle que soit la saison où tu nous accueilles, il me 
semble te découvrir pour la première fois. Les grands 
espaces s'étendent à perte de vue : arbres et prairies 
nous parleront, et ces cloches du soir qui sonnent 
derrière la forêt, et ces fumées des toits suspendus aux 
pentes. Un coup de vent froissant les châtaigniers, une 
rumeur de rivière ou d'averse dans les ravins font 
jaillir en nos cœurs des fontaines inconnues. 

Comprendre vraiment les gens de chez nous ! Les 
montagnards se refusent aux confidences ; il faut les 
regarder vivre et lutter. Peut-être finirons-nous par 
saisir quelques-uns des secrets ensevelis dans l'âme 
celtique ; nous devinerons tout ce qu'il y a en elle de 

202 




Cl. Blanc-Demilly 
... les croix qui, partout, montent la garde sur nos campagnes... 



mystère, de rêve inexprimé. Cependant, si nous ne 
nous sommes point arrêtés devant les croix qui, par- 
tout, montent la garde sur nos campagnes, le sens 
profond du Vivarais nous échappera. 

Quand nous nous serons assis devant la grande 

203 



cheminée des familles paysannes, nous sentirons qu'il 
y a là-bas des hommes que l'on peut regarder sans 
misanthropie ; nous cesserons de trop nous estimer 
nous-mêmes. Je crois bien que cette amitié nouvelle 
avec les gens et les arbres et toutes les choses du 
Vivarais nous aura rendus meilleurs, c'est-à-dire plus 
vraiment heureux. 







Rue à Beauchastel 



CI. Blanc-Demilly 



204 






TABLE 

Avant-propos 1 

I. Vivarais fluvial 5 

II. Eaux et Forêts 16 

III. Vers les cimes 32 

IV. Un pays de contrastes 52 

V. Saisons, jours et nuits du Vivarais 77 

VI. Châteaux 101 

VII. Le Peuple vivarois . . 117 

VIII. Travaux et jeux 145 

IX. La Foi du Vivarais 171 

Terre toujours vivante 201 



lmp. G. Thone Liège (Belgique) 

205 



COLLECTION 
■ GENS ET PAYS DE CHEZ NOUS 

Sous la direction de Gaétan BERNOVILLE 

GAETAN BERNOVILLE 

Le Pays des Basques 

ISABELLE SANDY 

Le Comté de Foix 

MARGUERITE BOURCET 

Le Jura 

MAURICE LANOIRE 

Le Bordelais 

RENÉ DUMESNIL 

La Seine normande 

EMILE BAUMANN 

Lyon et le Lyonnais 

LOUIS PIZE 

Le Vivarais 

AUGUSTE DUPOUY 

La Cornouaille 

ALPHONSE DE CHÂTEAUBRIANT 

Au Pays de Brière 

MAURICE BEDEL 

La Touraine 

J. DE GIGORD. ÉDITEUR 

15. rue Caiiette. PARIS VI. 



Irop. G. Tho 
Liège (Belgtcrt 



(libraryJ;